Il regagne Vichy satisfait mais l’un de ses proches, témoin de l’entretien, conclut :
« Le Maréchal s’est laissé rouler. Cet homme qui avait mangé du tigre s’est pris aux ressorts d’un piège à rats. »
Flandin se cabre, convoque les journalistes étrangers présents à Vichy, lève la censure, leur déclare que le Maréchal est résolu à tenir Laval écarté du pouvoir.
À Paris, Abetz se déchaîne, pousse les journalistes collaborateurs qu’il finance à dénoncer Flandin comme l’homme du double jeu « qui est considéré dans les milieux diplomatiques comme complètement déconsidéré ».
Marcel Déat, Doriot, les pronazis déclarés, organisent des meetings, dénoncent les « réactionnaires de Vichy ».
Déat crée un nouveau parti, le Rassemblement national populaire, national-socialiste.
Les pressions allemandes s’accentuent.
Abetz exige le renvoi de Flandin.
« Le Führer, dit-il, envisage l’annulation de tous les laissez-passer, la fermeture absolue de la ligne de démarcation, l’interdiction d’appliquer les derniers décrets et actes constitutionnels du gouvernement en zone occupée. »
Ainsi il ne peut être question de reconnaître le Conseil national que vient de créer Pétain, et dans lequel se côtoient membres de l’Académie française, notabilités religieuses, artistes, anciens parlementaires, et où Jacques Doriot voisine avec le pasteur Boegner, président de la Fédération protestante de France…
Le Conseil national doit incarner l’union des Français autour du Maréchal.
En fait, jamais la guerre des clans, le heurt des ambitions n’ont été aussi forts.
Laval croit à son retour au pouvoir.
« Et le Maréchal, que devient-il dans vos projets ? lui demande-t-on.
— C’est une potiche, je le mets sur la cheminée. »
L’amiral Darlan rencontre Abetz à Paris. Il découvre que les Allemands ne tiennent pas à ce que Laval retrouve le pouvoir.
Les nazis souhaitent que demeure la rivalité entre Laval – en zone occupée – et le gouvernement de Pétain à Vichy. Ils auront ainsi un moyen de chantage.
L’amiral Darlan se prête au jeu.
Le 8 février, après un aller-retour à Paris – il est le seul ministre qui dispose d’un ausweis, lui permettant de franchir la ligne de démarcation –, Darlan déclare devant le Conseil des ministres :
« L’heure, messieurs, est aussi grave que celle où il a fallu se décider à demander l’armistice.
« Si nous cessons la collaboration, nous perdons tous les avantages que nous pouvons espérer de cet armistice.
« Pour ma part, mon choix est fait, je suis pour la collaboration. »
Flandin démissionne.
L’amiral Darlan devient vice-président du Conseil et successeur désigné du maréchal Pétain.
Pétain peut croire qu’il a préservé ses marges de manœuvre en écartant Flandin et Laval. Qu’il a ainsi évité de choisir et préservé son avenir.
Cette politique opportuniste du moindre mal, cachée sous les prestigieux uniformes d’un maréchal et d’un amiral, n’est que le noble déguisement de la capitulation et de la collaboration.
Ce 9 février 1941, Vichy est plus que jamais enchaîné à l’Allemagne nazie.
5.
Le choix de la collaboration fait par le gouvernement de Vichy, de Gaulle, à Londres, en ce début d’année 1941, le dénonce.
Il flétrit « les intrigues et les querelles d’esclaves des collaborateurs de l’ennemi ».
« La France, martèle-t-il, tient toutes ces vénéneuses tromperies pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des champignons poussés sur la pourriture du désastre. »
Il exalte les combats des Forces françaises libres de Leclerc et de Larminat, qui attaquent en Éthiopie, au Fezzan, au Tchad, en Érythrée, en Cyrénaïque.
Elles remportent des succès. Elles entrent aux côtés des Anglais dans Tobrouk. Elles sont à Mourzouk, à Kassala.
Elles bousculent les Italiens, capturent hommes et matériels.
Les Italiens étaient pourtant plus nombreux, surarmés, mais ils ont été démoralisés par le survol et les attaques des avions de la France Libre, pilotés par des hommes intrépides tels Romain Gary, Pierre de Saint-Péreuse.
Le 2 mars, dans l’oasis conquise, au lever des couleurs, Leclerc harangue ses hommes :
« Koufra, c’est capital pour le Tchad, mais pour la France c’est très peu. Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs flotteront à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. »
Le 6 mars 1941, de Gaulle nomme Leclerc Compagnon de la Libération :
« Les cœurs de tous les Français sont avec vous, et avec vos troupes. Colonel Leclerc, je vous félicite en leur nom du magnifique succès de Koufra. Vous venez de prouver à l’ennemi qu’il n’en a pas fini avec l’armée française. Les glorieuses troupes du Tchad et leur chef sont sur la route de la Victoire. Je vous embrasse. »
La victoire de Keren, en Érythrée, suit celle de Koufra. Les Français Libres sont à Keren sous commandement britannique, mais ils ont joué un rôle décisif.
« J’ai vu le terrain de combat de Keren, dit de Gaulle – qui effectue en mars un long périple en Afrique équatoriale, au Tchad, en Érythrée, à Khartoum –, un terrain épouvantable. Jamais dans leur histoire les Français n’ont combattu avec plus d’élan. »
Il interpelle un ancien député socialiste qu’il a nommé gouverneur du Tchad :
« Vous avez des Anglais ici ? demande-t-il.
— Oui, mon général.
— Combien ?
— Dix-sept.
— C’est trop. »
Il observe Lapie qui paraît étonné.
« J’arrive, dit de Gaulle, décidé à ne ménager rien, d’une part pour étendre l’action, d’autre part pour sauvegarder ce qui peut l’être de la situation de la France. »
De Gaulle admire la ténacité et le patriotisme anglais, il n’oublie pas que sans eux Hitler aurait remporté la partie.
Mais il sait aussi qu’ils pensent d’abord à l’Angleterre et à son Empire, et cela signifie qu’ils lorgnent sur les possessions françaises et qu’ils mènent leur politique au gré de leurs intérêts.
Au mois de janvier, ils ont, à Londres, emprisonné l’amiral Muselier, le chef des Forces navales de la France Libre, accusé d’avoir communiqué des documents secrets à Vichy.
Il suffit de quelques jours pour qu’on découvre que les documents ont été fabriqués par des agents anglais.
Dans quel but ?
Les Anglais prétendent qu’il s’agit d’une vengeance personnelle. De Gaulle est sceptique. Londres veut peut-être affaiblir la France Libre, se ménager la possibilité de traiter avec Pétain.
Le Canada n’a-t-il pas un représentant diplomatique à Vichy et les États-Unis, un ambassadeur ? Cet amiral Leahy, qui entretient les meilleures relations avec le Maréchal, lequel dit attacher le plus grand prix à l’amitié américaine.
Leahy a rencontré plusieurs fois le nouveau vice-président du Conseil, l’amiral Darlan.
De Gaulle se défie de la succession de Laval et de Flandin.
« Je ne serais pas surpris que les Allemands voient dans cet homme la meilleure solution pour leurs propres intérêts car Darlan, qui porte l’uniforme, paraît le plus propre à camoufler sous l’équivoque, l’infamie et la collaboration. »