Il faut un ordre du Führer pour déclencher les attaques des bombardiers.
Le 12 février, Rommel est à Tripoli.
Il apprend que le général Graziani vient de renoncer à son commandement.
La retraite des unités italiennes s’est muée en débandade ! Les soldats, abandonnant armes et munitions, ont tenté de gagner Tripoli sur des camions surchargés. On a assisté à des scènes de désordre et de fusillade.
À Tripoli, la majorité des officiers ont bouclé leurs malles et n’espèrent plus qu’une chose : être rapatriés rapidement en Italie.
Que faire ?
« Étant donné la situation tendue et l’apathie du commandement, explique Rommel, j’ai décidé de dépasser les limites de ma mission de reconnaissance et donc de prendre, dès que possible, la direction des opérations sur le front, au plus tard après l’arrivée des premiers détachements allemands. Le général von Rintelen, attaché militaire à Rome, auquel j’ai dévoilé partiellement mes intentions, a tenté de me détourner de mon projet. Je risque, dit-il, d’y perdre mon honneur et ma réputation. »
Rommel passe outre. À bord d’un Heinkel III, il survole chaque jour le théâtre d’opérations, repère les reliefs qui peuvent servir de ligne d’arrêt à l’avance anglaise.
Il fait appel à la Luftwaffe qui réussit par ses attaques répétées à stopper les troupes de Wavell.
Le 14 février, les premiers éléments allemands débarquent à Tripoli. Six mille tonnes de matériel sont déchargées dans la nuit, à la lumière des projecteurs, prenant le risque d’une attaque de la Royal Air Force.
Dès le 16 février, les patrouilles allemandes partent en opération.
De manière à tromper les Britanniques sur l’importance des forces, Rommel fait construire des maquettes de char qui seront placées sur des châssis de Volkswagen.
L’énergie et la détermination de Rommel, son engagement physique – on le voit pousser comme un simple soldat les véhicules ensablés –, son courage enthousiasment les troupes allemandes.
« Très chère Lu, écrit-il le 17 février.
« Tout va magnifiquement pour moi et les miens sous ce beau ciel. Je m’entends très bien avec le commandement italien et ne puis désirer collaboration meilleure.
« Mes gars sont déjà au front qui a été déplacé vers l’est de 500 kilomètres environ. Maintenant, en ce qui me concerne, les autres peuvent venir ! »
Le 24 février 1941, se déroule le premier combat entre troupes britanniques et allemandes.
Ce n’est qu’une escarmouche entre quelques dizaines d’hommes, mais les véhicules anglais sont détruits et trois Anglais sont faits prisonniers.
C’est comme si une porte venait d’être ouverte.
Rommel lance ses troupes en avant, à toute vitesse, il mine les passages entre les dunes ou les marais. Il s’empare des ports.
Il avance vers l’est, vers l’Égypte.
Le 5 mars 1941, il écrit :
« Très chère Lu,
« Je rentre d’une tournée – ou plutôt d’un vol de deux jours – au front qui se trouve maintenant à 720 kilomètres à l’est ! Tout marche à merveille.
« Impossible de m’éloigner d’ici pour le moment ; je ne peux en prendre la responsabilité. Beaucoup de choses dépendent de mon action et de mon impulsion personnelles. J’espère que vous avez bien reçu quelque courrier de moi.
« Mes troupes sont en route. Ici, la vitesse est la chose qui compte avant tout. Le climat me convient parfaitement. Ma nuit de sommeil a débordé ce matin jusqu’après 6 heures.
« On a donné aujourd’hui une représentation de gala du film Victoire à l’Ouest, sur la campagne de France.
« En accueillant les invités nombreux, quelques-uns accompagnés de femmes, j’ai déclaré que le jour viendrait où, à notre tour, nous projetterions une Victoire en Afrique… »
4.
De la victoire allemande, sur tous les fronts, là où le Führer décidera d’engager ses troupes, personne ne doute à Vichy, dans le gouvernement du maréchal Pétain.
Il s’agit donc de se soumettre au vainqueur, de participer à la construction d’un « nouvel ordre européen », sous sa direction.
Il faut que la France y trouve sa place, et c’est pour cela que Pétain, le 24 octobre 1940, a rencontré Hitler à Montoire.
« Cette première rencontre entre le vainqueur et le vaincu marque le premier redressement de notre pays, a déclaré Pétain.
« C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française, a-t-il poursuivi, une unité de dix siècles, dans le cadre d’une activité constructive du nouvel ordre européen, que j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration.
« Cette collaboration doit être sincère… Cette politique est la mienne… C’est moi seul que l’Histoire jugera.
« Je vous ai tenu jusqu’ici le langage d’un père ; je vous tiens aujourd’hui le langage d’un chef. Suivez-moi, gardez votre confiance en la France éternelle. »
En fait, derrière cette grande perspective, il y a la volonté de Pétain, en cette fin d’année 1940 et en ces premiers jours de 1941, de garder la maîtrise de sa politique.
Le 13 décembre 1940, il a fait arrêter Laval, le vice-président du gouvernement.
Laval veut une collaboration militaire avec les Allemands, qui pourrait aller jusqu’à la guerre contre l’Angleterre.
Les Allemands obtiennent la libération de Laval et exigent depuis le mois de février 1941 sa réintégration au gouvernement.
Pétain a choisi pour remplacer Laval un notable de la IIIe République défunte, Pierre-Étienne Flandin, favorable à la stricte application de l’armistice, mais refusant d’aller au-delà.
Et les nazis, par la voix de leur ambassadeur à Paris, Otto Abetz, refusent de traiter avec Flandin.
L’arrivée à Vichy, le 5 janvier, de l’amiral Leahy, ambassadeur des États-Unis, choisi par Roosevelt pour empêcher Pétain de basculer dans la collaboration militaire avec l’Allemagne, conforte le Maréchal dans sa politique « ambiguë » conduite au coup par coup.
D’un côté, Pétain exalte la « collaboration sincère », et ne veut pas heurter les Allemands ; de l’autre, il refuse de s’engager dans une guerre contre l’Angleterre.
En même temps, Pétain fait l’apologie de l’Ordre nouveau.
Le 1er janvier 1941, il dénonce l’individualisme, les « fausses maximes de l’égoïsme politique… La préface nécessaire à toute reconstruction, c’est l’élimination de l’individualisme destructeur… de la famille, du travail, de la patrie ».
« N’écoutez pas ceux qui chercheraient à exploiter vos misères pour désunir la nation… »
Mais, pas d’illusion, « l’hiver sera rude. Nous aurons faim… L’année 1941 doit être une année de travail acharné ».
Pétain reprend ces thèmes dans chacune de ses allocutions des premiers jours de 1941.
Il s’agit d’en finir avec l’« atmosphère malsaine » de la IIIe République qui a « détendu les énergies, amolli les courages, et a conduit par les chemins fleuris du plaisir à la pire catastrophe de notre histoire ».
Ainsi se réalisera la « révolution nationale », la « régénération de la France ».
Et le prestige du maréchal Pétain est tel que, au cours de ses voyages officiels, à Toulouse, à Montauban, à Lyon, à Arles, à Marseille, à Toulon, à Avignon, les foules se rassemblent autour de lui, scandent « Vive le Maréchal ! », cependant que les « Jeunes compagnons » qui doivent obligatoirement faire un stage dans les « Chantiers de jeunesse » chantent :