Arrive l’heure du dessert lors du traditionnel déjeuner dominical. Comment diviser cette tarte en sept parts parfaitement égales, pour éviter les réclamations d’un convive s’estimant lésé ? Voilà qui constitue un problème insoluble, un potentiel conflit familial si l’on ne résout pas ce qui apparaît comme la quadrature du cercle.
Mobilisant vos connaissances en latin, vous vous demandez ce que vient faire ce quadra- dans un cercle, qui n’a pas quatre côtés puisqu’il n’en possède aucun. Comment expliquer cette expression géométriquement étrange ? Flaubert se posait la question lorsqu’il écrivait dans son Dictionnaire des idées reçues « On ne sait pas ce que c’est, mais il faut lever les épaules quand on en parle ».
Les mathématiciens pythagoriciens privilégiaient la géométrie. Le compas et la règle étaient les deux instruments reconnus fiables pour construire une figure. Et l’un des défis que ces mathématiciens lancèrent, sans le résoudre, fut de construire à l’aide de ces seuls instruments un carré (quadratus en latin) dont la surface serait égale à celle d’une figure délimitée par une courbe fermée, autrement appelée cercle. Cette opération s’appelle la quadrature.
Pour l’instant, réussir cette opération est impossible car il faudrait déterminer la racine carrée du nombre appelé pi (π), qui n’en a pas. Mais peut-être qu’en s’aidant d’une pelle à tarte, en plus du compas et de la règle, quelqu’un y parviendra un jour !
quadrature
[ k(w)adʀatyʀ ] nom féminin
ÉTYM. 1407 ♦ bas latin quadratura
1. GÉOM. Opération qui consiste à construire un carré équivalant à une aire donnée. […]
Avoir quartier libre
Lors des jolies colonies de vacances, les meilleurs moments sont certainement ceux où l’on a quartier libre. Durant un temps, aucune activité n’est imposée, enfants et adolescents peuvent profiter de leurs vacances en pleine liberté. Être libre, c’est clair, mais pourquoi ce quartier ? S’agit-il d’une portion de temps, au même titre qu’un quartier d’une orange en désigne une partie ?
Un quartier, dont le nom vient de quart, c’est d’abord la quatrième partie d’un tout et, plus généralement, une partie d’une chose sans que la proportion soit précisée. Le mot s’est spécialisé dans plusieurs techniques. Dans l’espace, le quartier est une division de la ville. Cet emploi a pu revêtir un aspect administratif, mais il concerne en général toute partie de ville ayant sa physionomie propre.
Ce dernier sens s’est spécialisé dans la vie militaire et désigne l’ensemble des bâtiments où une troupe est installée, où l’on dit qu’elle prend ses quartiers. Le quartier général, c’est l’emplacement où sont les logements et bureaux du général et de son état-major. Les troupes prennent leurs quartiers d’hiver pendant la saison froide. Dans ce contexte, avoir quartier libre fut d’abord la formule autorisant à sortir de la caserne, du cantonnement.
Aujourd’hui, cette référence au régiment est oubliée. Mais, même sans service militaire, on continue d’employer l’expression pour évoquer les moments de liberté, et ce dans tous les quartiers !
« Un atelier de peinture gratuit occupera les enfants, laissant quartier libre aux parents qui pourront dénicher la perle rare en matière de fournitures. »
Tomber en quenouille
La Belle au bois dormant plonge dans un sommeil séculaire en se piquant à la quenouille d’une vieille femme. Cette fileuse n’est pas sans rappeler Clotho, divinité qui, dans la mythologie grecque, tient une quenouille dans sa main et préside aux destinées humaines. En revanche, avec l’expression tomber en quenouille s’estompe l’image de la déesse toute-puissante, maîtresse de nos vies. Pour comprendre cette évolution, il faut se rappeler que la langue n’est pas à l’abri de représentations misogynes.
Quenouille désigne une petite canne dont une extrémité est garnie de laine destinée à être filée en la dévidant au moyen d’un fuseau. Avoir en main une quenouille est rapidement considéré comme une activité ménagère subalterne et cet objet devient le symbole de travaux domestiques exclusivement féminins : Les Évangiles des quenouilles de la fin du Moyen Âge recueillent un grand nombre de recettes et de superstitions attribuées ou destinées aux femmes. Littré rapporte l’ordre allez filer votre quenouille, donné à celle qui veut se mêler des affaires qui regardent les hommes.
Cette quenouille en vint à représenter la femme et Furetière nous rappelle que quenouille « se dit figurément en termes de généalogie, pour signifier la ligne féminine ». C’est au XVIe siècle que tomber en quenouille se dit au sujet d’une maison ou d’une propriété dont une femme devient l’héritière. Cet emploi présuppose que le patrimoine, littéralement l’« ensemble des biens appartenant au pater familias », est une affaire d’hommes et ne doit pas passer dans des mains féminines, au risque d’être mal géré et de tomber dans l’oubli !
L’expression s’utilise aussi au sujet d’une chose qui perd sa valeur ou sa force. Si la quenouille est un objet de musée, le terme se maintient aujourd’hui dans cette image. La métaphore textile, à l’origine de ce glissement sémantique, est encore bien vivace et l’expression populaire filer une triste quenouille a pour équivalent contemporain filer un mauvais coton.
« Swann était parfaitement « qualifié » pour être reçu par toute la « belle bourgeoisie », par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en quenouille) »
Être sur le qui-vive
On est sur le qui-vive quand on se tient prêt à répondre à une situation nouvelle, par exemple à riposter à une agression. La réponse doit-elle être aussi vive que l’attaque ?
Sur le modèle latin qui vivat ? la formule qui vive ? composée du pronom qui et du subjonctif présent du verbe vivre, est apparue en français au XVe siècle sous l’influence probable d’expressions du genre il n’y a pas homme qui vive, « qui que ce soit, quelqu’un », qu’on retrouve encore dans il n’y a pas âme qui vive « il n’y a personne ». Employé dans un contexte militaire, qui vive ? était le cri par lequel une sentinelle ou une patrouille, alertée par quelque chose de suspect, un bruit, une apparence, sommait l’inconnu de se faire connaître. L’interjection s’employait aussi pour demander à une personne qui s’approchait de décliner son identité.