« J’avais treize ans, mais j’en paraissais plus. Le premier homme qui est entré dans l’endroit où je me cachais était un Indien, un brahmane. Je lui ai expliqué ce qui était arrivé, je l’ai supplié de ne pas me dénoncer, sinon les Sikhs allaient me couper la tête. Comme à mes sœurs… Il a accepté. Puis, il s’est assis sur le siège et il m’a pris sur ses genoux. Je n’avais encore jamais vu un homme nu. Il a écarté ses vêtements et m’a montré sa virilité. Puis, il a écarté les obstacles qui le gênaient, a posé la pointe de son sexe entre mes jambes et a pesé de toutes ses forces sur mes hanches… J’ai senti quelque chose qui cédait, qui m’a fait horriblement mal mais j’avais si peur que j’ai à peine crié.
Elle se tut pour avaler une gorgée de cognac et dit d’une voix pleine d’amertume :
— Voilà comment j’ai fait l’amour pour la première fois de ma vie. Je me sentais salie, déshonorée. Quand celui qui m’avait violée a eu pris son plaisir, il m’a dit : « Ne bouge pas, je viendrai te chercher juste avant le départ du train. En attendant, je t’envoie un ami. » Il est parti, puis un autre Indien est arrivé. Lui a sorti son sexe et m’a dit de le prendre dans ma bouche. Je ne savais pas que cela pouvait se faire. J’ai été maladroite. Il m’a giflée en me menaçant de me dénoncer aux Sikhs. Alors, j’ai fait ce qu’il voulait. Lui aussi est reparti satisfait et m’a envoyé un autre de ses amis.
» Celui-là a profité de moi normalement, mais longtemps. Il n’arrivait pas à jouir et me pinçait la poitrine… Il en est venu beaucoup ensuite, une douzaine, je crois. L’un d’eux m’a mise à genoux sur le siège et m’a tout de suite sodomisée. J’ai hurlé d’abord, puis j’ai pensé aux Sikhs et j’ai mordu ma main. Le salaud s’en foutait, il me transperçait avec son sexe énorme jusqu’à ce qu’il se répande en moi. Il est reparti sans même me dire un mot… À la fin, je n’en pouvais plus. Mon ventre n’était plus qu’une plaie, je caressais machinalement les sexes qu’on me tendait. Jusqu’à ce qu’il en arrive un qui possédait un membre si gros que j’ai pensé qu’il me tuerait. Alors, j’ai préféré mourir. Je me suis sauvée vers le quai.
Elle se tut de nouveau, le regard dans le vague, Malko écoutait ce récit abominable, horrifié.
— Et alors ?
— Alors, dit lentement Nasira Fadool, il n’y avait plus un Sikh dans la gare… L’armée les avait chassés. Les militaires gardaient le train, j’ai pu monter dedans. Jamais je n’ai revu aucun de ceux qui se trouvaient dans la salle d’attente ce jour-là, tous ceux qui en avaient bien profité…
Elle se leva et prit le dernier flacon de Gaston de Lagrange. Malko était perplexe. Pourquoi Nasira lui avait-elle raconté cela ?
— Voilà, dit-elle, ma vie sexuelle s’est arrêtée ce jour-là. Je n’ai jamais permis à un homme de venir dans mon corps. J’ai été amoureuse une fois, mais je n’ai pas pu. J’ai dû m’enfuir. Ma seule détente, c’est quand je rencontre une femme qui me comprend, comme Yasmin.
« Nous nous entendons merveilleusement. À travers elle, je fais l’amour. C’est ce que nous avons fait l’autre jour. Mais quelquefois, j’ai mal à hurler dans ma tête, en pensant à tout ce que je rate.
Elle avait noué ses longs doigts et fixait le tapis effiloché. Malko ne savait que dire, devant un tel drame.
— Pourquoi Yasmin est-elle repartie ?
Nasira haussa les épaules.
— Elle a sa vie. Moi j’ai la mienne. Voilà pourquoi je travaille tant et je fais un métier d’homme.
Nasira se leva, elle titubait légèrement.
— Je vais partir, dit Malko. Je vais appeler un taxi.
Elle ne le retint pas.
Le jour se levait. Une lumière mauve qui allait se transformer en clarté éblouissante. Malko n’avait presque pas dormi. Tournant et retournant ses pensées. Aussi bien l’étrange confession de Nasira Fadool que le futur interrogatoire de Jamal Seddiq. Dans quelques heures, il allait probablement savoir.
Sans qu’il puisse expliquer pourquoi, il avait l’impression que les deux événements étaient liés…
Depuis la veille au soir, une petite pensée sournoise creusait son trou, dans ses méninges. Une hypothèse qu’il avait déjà repoussée une fois, mais qui revenait, têtue.
Chapitre XVI
Jamal Seddiq leva les yeux vers le rai de lumière filtrant à travers les interstices des planches. Le jour commençait à pointer. Il n’avait pas dormi, surtout à cause de sa blessure. Il savait seulement qu’il allait mourir. Une notion abstraite pour lui. Soudain, la trappe s’ouvrit et un flot de clarté pénétra dans le cachot souterrain. L’Afghan cligna des yeux. Deux mudjahidins descendirent l’échelle et l’entraînèrent. Il n’avait pas été détaché pour la nuit et il leur suffit de le tirer.
— Boland sho, matiké[28] !
Il devait être très tôt, car la grande cour était encore déserte, à part une demi-douzaine d’hommes armés. L’un d’eux s’approcha de lui et demanda :
— Tu me connais ?
Jamal Seddiq l’examina et secoua la tête.
— Non.
— Tu connais le village de Charbarjak ?
Jamal Seddiq ne répondit pas. À Charbarjak, l’année passée, il avait torturé et massacré une vingtaine de mudjahidins ainsi que leurs familles, avec l’aide d’un commando soviétique. Parce que le village avait participé au pillage d’un hélicoptère MI 24 abattu. Son silence ne suffit pas à le sauver. Son interlocuteur lui jeta :
— J’étais à Charbarjak, le jour où tu es venu avec les « shuravis ». Je t’ai vu mettre le feu à ma maison et la faire sauter à la dynamite. Alors, tu vas payer pour ce crime. Le chef a dit de te juger. Nous ne sommes pas d’accord.
Un des mudjahidins était en train de s’affairer sur le cadenas d’un des garages bordant la cour. Il remonta le rideau de fer. Aussitôt, le petit groupe s’engouffra à l’intérieur avec le prisonnier. L’un d’entre eux demeura à l’extérieur, referma le rideau métallique et remit le cadenas, les enfermant à l’intérieur. Il s’éloigna un peu mais de façon à rester à portée de voix, quand ils voudraient sortir. Sans un mot, les mudjahidins commencèrent à frapper Jamal Seddiq à coups de crosse, se relayant, tapant comme des sourds, le visage crispé de haine. Au début, il criait, puis il se tut, émettant seulement un gémissement quand une crosse heurtait un endroit particulièrement sensible. Tous les hommes qui étaient là avaient souffert par sa faute. Le chef leva soudain la main, leur signifiant d’arrêter. Ils allaient le tuer trop vite. Tirant de son ceinturon, un paquet, il le défit, révélant de longues aiguilles d’acier. Il en prit une et d’un coup sec, l’enfonça dans l’oreille droite de Jamal Seddiq, lui transperçant le tympan.
L’Afghan poussa un hurlement inhumain et le sang commença à couler de son oreille. Il se roulait par terre, tentant de se débarrasser de l’aiguille, mais avec ses mains liées, il était totalement impuissant. Accroupis autour de lui, les mudjahidins le contemplaient en silence. Même si on entendait les cris ils étaient enfermés. Le chef attrapa la tignasse du prisonnier, et, immobilisant sa tête avec son genou, lui perfora l’autre tympan. Nouveau hurlement qui fit trembler le rideau de fer…