— Assez, arrêtez ! hurla Seddiq. Par le Dieu tout-puissant !
Plusieurs des spectateurs ricanèrent. Ils attendaient la suite en se pourléchant les babines. Ce n’étaient pas des tendres.
Le chef attendit que la douleur ait bien fait son effet. Puis coinçant la tête du prisonnier entre ses genoux, il se mit à remuer les aiguilles de fer, déchirant encore plus les tympans, arrachant des cris horribles à Jamal Seddiq.
Cela dura ainsi plusieurs minutes. Le chef savait qu’il ne pouvait guère faire plus sans attaquer le cerveau et tuer Seddiq sur le coup…
— Les yeux, crièrent plusieurs des hommes. Qu’on lui crève les yeux…
Les vieilles coutumes tribales reprenaient le dessus. Au siècle dernier, les Pachtous traitaient ainsi les Anglais faits prisonniers à la Khyber Pass, les faisant mourir à petit feu, ne laissant que des lambeaux sanguinolents… Les mudjahidins rugirent de joie quand leur chef prit une nouvelle aiguille d’acier.
Lentement, afin que Jamal Seddiq puisse bien la voir, il l’approcha de son visage. Instinctivement, l’Afghan ferma les yeux. Alors le chef avec son pouce, releva de force la paupière gauche et enfonça d’un geste précis la tige dans l’œil.
Sayed Gui boitilla jusqu’au fond de la cour, en compagnie de Malko et fit signe qu’on soulève la trappe de la prison secrète. Il était huit heures et le soleil transformait déjà la cour en fournaise. Un des mudjahidins dégringola l’échelle. À peine avait-il touché le sol qu’un cri de rage fit sursauter tout le monde. Sayed Gui blêmit et se tourna vers Malko :
— Le prisonnier a disparu !
C’était le comble ! Le directeur du renseignement se mit à hurler comme une sirène, ameutant les mudjahidins et ses gardes personnels. Tous commencèrent à se rassembler dans la cour. Sayed Gui lançait des rafales de questions, observé par Malko, atterré. Finalement, il lança :
— Il ne peut pas être sorti ! La garde était là tout le temps. Il est encore ici. On l’a enlevé. Fouillez tout.
Les Afghans se répandirent dans toutes les directions. Malko suggéra soudain :
— Il y a un autre prisonnier en bas ? Il sait peut-être quelque chose ?
Dégringolade de l’échelle. Trente secondes plus tard deux mudjahidins remontaient un vieux terrifié. Sayed Gui l’interrogea brutalement. L’autre laissa tomber quelques mots d’une voix effrayée.
— Il a été emmené par des gens du village de Charbaqak, annonça Sayed Gui, qui voulaient se venger d’un massacre. Ils sont sûrement en train de le torturer quelque part. Il faut les trouver…
Nouvelle rafale de hurlements. Les mudjahidins couraient dans tous les sens. Au bout d’un quart d’heure les hommes de Sayed Gui revinrent un à un, dépités. Ils n’avaient rien trouvé.
— Ouvrez tous les garages, ordonna le directeur du renseignement. Un enturbanné arriva avec un énorme trousseau de clefs et commença à soulever les rideaux de fer. Malko colla son oreille à la tôle ondulée. Presque aussitôt, il perçut un faible cri et le bruit d’un objet qui tombait.
— Ici ! cria-t-il. Ils sont ici.
Tous se précipitèrent. Le garage était fermé avec un cadenas, comme les autres. Le mudjahid aux clefs s’agenouilla et commença à trifouiller dans le cadenas, les mains tremblantes sous les glapissements de Sayed Gui.
Il se releva le front en sueur, au bout de cinq minutes après avoir essayé toutes les clefs.
— On a perdu la clef ! avoua-t-il.
Fou de rage, Malko arracha la Kalachnikov d’un des gardes. Il l’arma, posa l’extrémité du canon sur le cadenas et pressa la détente. La moitié du chargeur y passa, mais le cadenas se volatilisa. Des balles ricochèrent, sifflant dans toute la cour sans que personne ne s’émeuve. Les hommes de Sayed Gui relevaient déjà le rideau de fer. L’Afghan se précipita à l’intérieur avec Malko.
Un cercle de mudjahidins assis à terre entourait ce qui avait été Jamal Seddiq.
Le spectacle était horrible. La tête de l’Afghan était transformée en pelote, avec de longues aiguilles sortant des oreilles, des yeux, des joues, du nez, des lèvres, partout où on avait pu en enfoncer.
Son bas-ventre n’était plus qu’une mare de sang plus ou moins séché. On avait baissé son charouar sur ses genoux et tranché son sexe et ses testicules, remplissant le trou avec des chiffons, pour que le supplicié ne se vide pas tout de suite de son sang. Malko sentit une sueur froide lui couvrir le front. En franchissant ce rideau de fer, il avait fait un bond de quelques siècles en arrière. Retour à la sauvagerie primitive du Moyen Age… Sous les glapissements de Sayed Gui, les spectateurs sortaient un à un du garage, le visage fermé, hostile, ne comprenant pas qu’on interrompe le supplice. Malko s’agenouilla près de l’Afghan torturé. Une mousse rosâtre sortait de ses lèvres. Il était encore vivant.
— Appelez un médecin ! réclama-t-il.
Il fallut cinq bonnes minutes pour qu’un barbu arrive une sacoche en cuir à l’épaule. Pas vraiment choqué. Il examina les blessures, posa une question à Sayed Gui en dari et fit une piqûre au blessé. Puis se fendit d’un long commentaire que Sayed Gui traduisit à Malko.
— Il va mourir ! Il a perdu trop de sang. Ce n’est pas la peine de le transporter ailleurs. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
— Interrogez-le ! demanda Malko. Demandez-lui ce qu’il est venu faire à Peshawar.
Des gardes s’affairèrent, déliant les mains du blessé, l’appuyant à des caisses de munitions, lui soutenant la tête avec deux turbans. Le médecin retira avec précautions les aiguilles enfoncées dans ses yeux, ses oreilles, sa bouche et Sayed Gui lui adressa la parole. Il ne répondit pas. Soudain Malko réalisa qu’il avait les tympans crevés !
— Criez plus fort, conseilla-t-il.
Sayed Gui hurla.
Les lèvres du blessé bougèrent un peu. Il était brisé. Sayed releva la tête.
— Il avait ordre de tuer quatre personnes, il les a tuées.
— Pourquoi ceux-là ?
Cris. Réponse chuchotée.
— Il ne sait pas. Il exécutait les ordres. On lui a dit à Kabul qu’ils devaient disparaître, qu’il serait récompensé.
Malko craignait une réponse de ce genre. Jamal Seddiq était trop fruste pour avoir été mis au courant. Il restait une dernière chance.
— Il recevait des ordres d’une femme, ici à Peshawar, dit-il. Qui est-ce ?
Sans comprendre le dari, il saisit la réponse : le géant ne savait pas.
— Devait-il la revoir ?
— Baleh[29].
Un des seuls mots dari que Malko connaisse.
— Quand ?
— Fardah ! Ce soir.
Le cœur de Malko se mit à battre plus vite. La respiration du géant était cahotante. Il allait mourir d’une seconde à l’autre. Ses lèvres ne bougeaient plus. Sayed colla les siennes contre son oreille et hurla :
— Khodjas ? Khodjas[30] ?
Jamal Seddiq fit un effort et finit par laisser échapper plusieurs mots.
— Dans le bazar, à la cinquième sourate du Coran. Dans le souk des bijoutiers. La boutique bleue en face de la mosquée…
Il eut un hoquet et sa tête tourna. Il se mit à trembler, secoué de soubresauts. Malko regarda le sol. La tache de sang sous lui s’élargissait. Il achevait de se vider. Sayed Gui lui jeta un regard indifférent.
— Il va mourir.
Malko ne fit aucun commentaire. C’était évident. Sayed Gui fouilla sous sa longue tunique, en sortit un gros pistolet noir, enfonça le canon dans l’oreille gauche de Jamal Seddiq et appuya sur la détente. La tête pivota brusquement et le grand Afghan cessa de râler.