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Reposé, il recula, repassa entre les deux cellules et fut emporté. Le supplice recommença. Roulé dans le plasma, bousculé par les hématies, pêle-mêle avec quelques leucocytes, il fila à toute vitesse, retomba dans une énorme artère qui obliquait vers la gauche. Impossible de savoir où il était entraîné. Au bout de quelques minutes, il fut jeté de dérivation en dérivation dans un nouveau capillaire. La voix du professeur Kam lui hurla «Stop!» dans les oreilles. Les ingénieurs avaient dû réparer la radio.

– Tâchez de rester où vous êtes, mon vieux. On va aller vous chercher. Je vais ralentir localement le courant sanguin avec un vasoconstricteur. Vous serez plus à l'aise. Le jeune médecin s'agrippa de toutes ses forces à la membrane d'une cellule épithéliale. Renouvelant la méthode d'immobilisation qui lui avait déjà réussi dans l'alvéole pulmonaire, il passa ses bras entre deux cellules.

– Dans quelle région suis-je arrivé, Professeur? questionna-t-il.

– Vous êtes à peu près entre les muscles grand et petit palmaires, à la partie moyenne de l'avant-bras droit. Ne bougez plus.

– Et mes hommes?

– Quoi donc, vos hommes?… Ah, oui! Tranquillisez-vous, ils sont tous dans la cabine V, vous êtes le seul manquant.

* * *

Le professeur se sentait trempé de sueur de la tête aux pieds, sous son maillot collant. Il tourna vers Terol un regard éteint.

– Chaude alerte! dit-il.

– Mais expérience passionnante! Je me permets d'attirer votre attention sur la jambe du malade: la zone verte a diminué de trois centimètres en une demi-heure.

– Nom d'un!… Je l'avais presque oublié, c'est pourtant vrai. Ah! Terol, mon vieux, je crois que nous avons gagné la partie. Mais ne laissons pas ces garçons se morfondre dans les abîmes d'un corps humain. Il est temps de les rapatrier dans le monde normal.

Un diffuseur parla.

– Ici Cabine I, nous ne nous morfondons pas du tout, Professeur, on ne se lasse pas d'un tel spectacle, vous savez!

– Il faut quand même revenir, mon petit. Étant donné les immenses perspectives que l'invention du citoyen Terol ouvre à la science, vous n'avez pas fini de faire des voyages semblables. Puisque la chose a l'air de vous plaire, c'est votre cabine que je vais envoyer au secours de votre camarade…

«Commençons: Cabine I, parée pour la remontée?»

– Oui, Professeur.

– Descendez lentement vers le ganglion.

– Nous y sommes!

– Prenez un vaisseau afférent.

Sur l'écran, le point lumineux commença à voyager.

CHAPITRE XVIII

Kam approcha son pistolet de verre à deux centimètres de la cuisse de Jâ Benal. Il appuya sur la gâchette: le canon transparent se remplit lentement de sang que le Professeur vida dans une éprouvette. Il fit des prises de sang à différents endroits du corps du malade: au foie, aux reins, au cœur, aux aisselles. Quand l'éprouvette fut pleine, il la plaça dans un appareil et appuya sur une pédale. Un petit tube descendit au fond de l'éprouvette et pompa lentement le liquide.

L'appareil était muni sur l'une de ses faces d'un écran de trois mètres de côté. Le professeur y examina le sang dilué de Benal qu'on voyait défiler au ralenti, considérablement grossi. Quand l'écran s'éteignit, Kam se tourna vers le jeune homme.

– Eh bien! jeune Terrien, vous voilà complètement guéri. Vous revenez de loin.

– A qui le dites-vous, Professeur! Les gôrs, les monstres, les volcans, et puis maintenant les tricho… machins.

– Trichocystes! C'étaient les plus dangereux, croyez-moi.

– Je vous suis infiniment reconnaissant.

Le professeur haussa légèrement les épaules et détourna les yeux.

– Vous allez sortir, dit-il, et essayer de vous adapter à une vie différente de tout ce que vous avez connu jusque-là.

– Vous savez, en fait de surprises, je suis vacciné, maintenant. Bien ne peut plus m'étonner.

Le professeur lui tendit un papier.

– Qu'est-ce que c'est que ça? dit Jâ.

– Montrez ça à la sortie de la clinique, c'est votre laissez-passer.

Le vieil homme tendit la main. Jâ la lui serra vigoureusement, puis il marcha vers la porte. Au dernier moment, il se retourna vers le savant.

– Dites-moi, Professeur, demanda-t-il d'un ton gêné, d'après votre âge, vous n'êtes certainement pas Lunaire d'origine. Pourquoi vous a-t-on exilé?

Le Professeur eut un haut-le-corps et devint très rouge, il garda le silence quelques secondes, puis se calma et sourit.

– Mon Dieu, je suis blasé de bien des choses et après tout, je ne verrais aucun inconvénient à vous le dire. Mais sur la Lune, ça ne se fait pas. C'est noté sur ma fiche personnelle dans les archives du Conseil, mais personne d'autre ne le sait. Ne posez jamais cette question autour de vous; c'est un des principes de la politesse lunaire. Vous aurez à signaler la raison de votre propre exil sur le questionnaire qu'on vous remettra d'ici peu, sous pli fermé. Mais personne ne vous demandera plus jamais rien.

Jâ Benal baissa les yeux.

– Excusez-moi, Professeur, je ne savais pas.

Kam fit un petit geste signifiant que la chose n'avait aucune importance. Jâ inclina brièvement la tête et sortit.

Il passa dans la pièce voisine. Une jeune femme lui fit signe d'approcher. Il obéit, en se contraignant à la regarder dans les yeux, gêné de constater qu'elle était habillée exactement comme les hommes, c'est-à-dire qu'elle ne portait qu'un minuscule slip de couleur et que le reste de son corps paraissait nu sous son maillot collant et translucide comme un bas. Toutefois, ses cheveux n'étaient pas rasés et flottaient librement sur ses épaules. Jâ se demanda si elle avait été obligée de les passer un par un dans les mailles. Il le lui demanda ingénument. Elle éclata de rire.

– Mais non, dit-elle, on voit bien que vous êtes nouveau ici. Mes cheveux ont poussé naturellement au travers.

– Vous voulez dire que vous n'avez pas changé de maillot depuis tout ce temps? dit Jâ en regardant la longueur des cheveux.

– Mais je ne l'ai jamais quitté, voyons.

– Eh bien

– Quoi donc, citoyen?

– Je veux dire: comment faites-vous pour vous laver?

– Est-ce que vous quittez votre épiderme pour faire votre toilette? Non? Eh bien, c'est la même chose. Ce maillot est un épiderme perfectionné. On vous le pose à la naissance, il grandit avec vous, vous protège du froid, du chaud et des microbes et se lave aussi facilement que votre peau, dont il absorbe d'ailleurs les impuretés, et à laquelle il fournit de l'oxygène.

– Vous voulez dire qu'on peut aller se promener dans le vide par plus de cent quatre-vingts degrés ou par moins cent?

– Oui, mais pas longtemps. Si vous voulez rester dehors plus de cinq heures, il vaut mieux endosser par-dessus un scaphandre, sinon vous mourrez gelé, rôti ou asphyxié. Attendez-moi un instant.

Elle s'absenta quelques minutes et revint en lançant un maillot à Benal.

– Enfilez-moi ça, dit-elle.

Jâ tâta l'étoffe soyeuse et élastique.

– En quoi est-ce fait?

– C'est un réseau serré de tubes capillaires en néderme.

– Néderme?

– Oui! parcouru continuellement par un liquide nommé superplasme. Ne me demandez rien d'autre, je ne suis pas savante.

– Néderme, superplasme… Ça me donne une vague idée.

La jeune femme hocha la tête.

– Vous n'êtes pas très avancés, sur la Terre.

– Comment ça?

– Vous ne portez pas de maillots.

Ce fut au tour de Jâ de rire.

– Là-bas, ce n'est pas nécessaire.

– Ah non? fit-elle, dubitative.

– La Terre a une atmosphère, expliqua Jâ.