Terre, le jour est proche où nous te reprendrons,
Nous puiserons dans tes délices avec d'autant plus de frénésie que nous aurons longtemps attendu.
Jâ regarda Tem du coin de l'œil. Celui-ci débitait son texte avec indifférence.
Terriens, qui nous avez chassés!
Parce que vous étiez le nombre et la bêtise et que vous nommiez cela: justice,
Terriens, nous reviendrons bientôt vous dominer, vous mépriser, vous asservir,
Et notre vengeance aura d'autant plus de force que nous l'aurons longtemps attendue!»
«La vengeance est un plat qui se mange froid, conclut Jâ en lui-même. Eh bien, ils sont plutôt montés contre nous!»
La foule avait reprit son va-et-vient. Tem entraîna Benal.
– Comment trouvez-vous ça? demanda-t-il.
– C'est un poème exaltant, dit Jâ.
Tem le regarda d'un air méfiant et sourit.
– Vous n'êtes pas sincère.
– Mais si, protesta Benal.
– Non. Avouez que vous ne ressentez pas tellement de haine pour ces Terriens que vous venez de quitter, malgré ce qu'on vous a fait.
– Comment? Mais…
Tem le prit amicalement par le bras.
– Écoutez, je sens que je peux vous faire confiance. Vous les avez tous vus, tout à l'heure, déclamer leur «Terre qui nous est refusée… etc.». Eh bien, je vais vous dire le fond de ma pensée; la moitié d'entre eux, dont je suis, se fichent éperdument de toute cette mise en scène. Ils sont nés sur la Lune et s'y trouvent parfaitement bien. Un quart sont sincères, parce que plus hystériques que les autres et plus perméables à la propagande officielle; des névrosés, quoi! Le dernier quart est constitué par de vrais exilés, comme vous. Il faut avouer que la plupart de ceux-là sont du gibier de potence. Des déchets dont la Terre a eu raison de se débarrasser. Des gens sur qui l'on ne peut compter.
Jâ le regarda en souriant. Tem cligna de l'œil et poursuivit
– Votre attitude me prouve que je vous ai bien jugé. La plupart m'auraient sauté dessus pour ce que je viens de dire. Vous n'êtes pas comme eux. Vous être trop conscient de votre supériorité pour vous vexer…
– Continuez! dit Jâ.
– Je veux dire: on sent que vous avez été envoyé ici par accident, fatalité ou erreur judiciaire. Vous êtes normal! Vous ne tomberez jamais dans cette hystérie collective, dans cette frénésie de revanche. Quant à moi, quoique petit-fils d'exilé, je n'en veux absolument pas à la Terre. Je suis curieux d'elle, j'ai envie d'y aller, mais en touriste, non en conquérant.
– D'après tout ce que j'ai pu voir depuis mon arrivée, dit Benal, vous vivez ici sous un régime policier. Et je crois que vous parlez trop, mon vieux. Et si j'étais un agent provocateur?
Tem le regarda dans les yeux.
– Non! dit-il. Mais vous avez un peu raison. Assez pour ce soir! Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet. Ce ne sont pas des conversation à tenir en pleine rue.
Tem entraîna son compagnon vers la gauche et ils montèrent une rampe menant à l'intérieur d'un immeuble. Ils entrèrent. Le hall circulaire était dallé de basalte. Le plafond se perdait dans les hauteurs. En levant la tête, Jâ eut l'impression d'être au fond d'un puits. Son guide l'entraîna au milieu de la pièce sur une plaque métallique. Il parla
– Vingt-quatre! dit-il.
Jâ surpris, se sentit monter dans le puits en compagnie de Tem. Supposant que la plaque métallique les soulevait il regarda en bas, et vit que ses pieds ne reposaient sur rien. Il s'envolait littéralement.
– Polyaimant! expliqua brièvement Tem.
– Application ingénieuse! apprécia Benal.
Ils stoppèrent devant une ouverture et enfilèrent un corridor au fond duquel deux portes se faisaient face.
– Vous habitez à gauche. Moi, en face, dit Tem. Entrons chez vous.
Ils se placèrent devant la porte et entendirent un son perlé de l'autre côté. Une voix douce dit: «Entrez!» Ils avancèrent, tandis que la cloison se dématérialisait à leur passage. Une magnifique jeune femme blonde leur sourit timidement.
– C'est Nira Slid (A.E.712), dit Tem à Benal. Elle vous plaît?
– Je… Oui, elle est très belle.
– Voici ton maître, dit Tem à la femme; c'est un arrivant, occupe-toi de lui.
Il se tourna vers Jâ.
– Si vous avez besoin de moi, n'hésitez pas: j'habite à côté. Je vous laisse.
Sur le point de sortir, il se retourna.
– Si par hasard elle ne vous satisfaisait pas, dites-le moi; je vous en trouverais une autre.
CHAPITRE XX
Il s'en alla, laissant Benal ahuri en tête à tête avec Nira. Comme le silence se prolongeait, celle-ci accentua son sourire et dit
– Avez-vous un désir à exprimer, Maître?
Jâ reprit son sang-froid.
– Oui, dit-il d'un ton légèrement irrité; ne m'appelez «Maître». Je m'appelle Jâ Benal (C.S.177). Dites-moi Jâ.
Un voile de tristesse passa dans les yeux de Nira.
– Je ne vous plais pas?
– Si, pourquoi? Je vous trouve très jolie et vous avez l'air très sympathique. Mais je n'aime pas qu'on me fasse des courbettes. Quand ça ne me met pas en colère, ça me donne envie de rire.
– Je n'oserai jamais vous appeler Jâ.
– Je l'exige, Nira.
– Bien… Jâ.
– A la bonne heure!
– Maît… Jâ, vous n'est pas au courant de bien des choses, ici. Me permettez-vous de vous demander…
– Quoi donc?
– Tutoyez-moi. Il faut toujours tutoyer sa femme.
– Si ça te fait plaisir, Nira, je veux bien. Mais fais-en autant.
– C'est impossible, voyons.
– Je l'exige aussi.
Nira baissa les yeux.
– Bien, Jâ, dit-elle, mais je ne pourrai jamais le faire en public. N'oublie pas que devant un tiers, je devrai continuer à te dire «vous» et «maître».
Benal haussa les épaules.
– S'il le faut absolument…
Il regarda autour de lui. La pièce était petite et nue, mais une impression de confort accueillant s'en dégageait malgré tout. Le sol élastique, les murs satinés d'où se dégageait une douce lumière blanche, tout était agréable à toucher, à regarder. Au fond, la cloison était marquée d'une porte. Suivi de Nira, Jâ passa de l'autre côté.
Une seconde pièce faisait suite. Plus vaste, elle était meublée d'une grande table et de quatre hamacs plastiques. Trois nouvelles portes se présentaient. Deux donnaient chacune sur une chambre, la troisième sur une vaste salle d'eau entièrement revêtue de miroirs. C'était tout.
– Nous sommes mieux logés sur la Terre, dit Jâ. C'est plutôt restreint comme demeure.
– Parce qu'elle est en réduit, dit Nira.
– Comment ça?
Sans répondre, Nira frôla un bouton. Comme un ballon s'enfle, l'ensemble de l'appartement grandit dans des proportions de un à quatre.
Jâ resta songeur.
– C'est pratique, dit la jeune femme, quand on veut recevoir beaucoup d'amis, par exemple.
– Mais nous devons gêner les voisins, nous empiétons sur eux.
– Non. Il y a interpénétration. Il est possible qu'en ce moment même, un voisin soit ici dans sa chambre en expansion. Mais nous ne le voyons pas, ne pouvons pas le toucher, ni lui non plus.
– C'est une application de la formule de Kemi sur les n dimensions?
Nira ouvrit de grands yeux.
– Je ne sais pas. Je suis une femme. J'ai seulement entendu dire qu'il y avait interpénétration.
Jâ hocha la tête. L'humilité de cette femme, son attitude servile le gênait.
– Tu ne sais même pas lire, sans doute?
– Oh non. C'est défendu aux femmes.
Jâ la prit par la main et la fit asseoir à côté de lui sur le bord d'un hamac. Il la regarda. A peine voilée par l'étroit maillot, sa beauté coupait un peu le souffle. Un visage de rêve, des yeux immenses, des courbes harmonieuses reliées entre elles par de fines attaches. Impressionné, Jâ retournait plusieurs idées dans sa tête. Et s'il s'en faisait une alliée? S'il lui proposait, par exemple, de lui apprendre à lire, de lui apprendre un tas de choses. Puis, par degrés, il pourrait la convaincre que le sort des femmes terriennes était beaucoup plus enviable, établir les bases d'un coup d'État sur une éventuelle révolte des femmes sur la Lune.