DEUXIÈME PARTIE
EN CHASSE
J’ai connu un type, chaque fois que je le rencontrais, il me bichait par un bouton de mon veston et il me disait :
— Faut que je te fasse rire.
Un gros. On avait été à l’école ensemble. Un pas malin. Doué pour les études, mais d’une intelligence très rampante.
« Faut que je te fasse rire. »
Il triturait mon bouton de veste en me débitant des choses à la gomme qui ne me faisaient pas rire du tout. Un jour qu’il escrimait, mon bouton lui est resté dans la main, lui coupant le sifflet. Et alors, là, oui, en voyant sa gueule, je me suis franchement poilé. Comme quoi, on ne doit jamais désespérer : tout arrive.
Et ce gazier dont le nom m’a échappé au fil du temps, je me mets à y penser avant que de reprendre tout à fait conscience. Je retrouve son visage épanoui, luxuriant, marbré de violet, ses grands yeux de chien qui te rapporte une vieille pantoufle au lieu d’un faisan, son rire si peu communicatif qu’il me faisait bâiller, éternuer, loufer, tout ce que tu voudras, sauf rigoler. Voilà que je l’évoque du fond de l’Orient Extrême ! C’est bizarre, la pensée, non ? Ces méandres, ces caprices biscornus. Machin, avec une haleine chargée d’ail, et ses gros doigts tiraillant mon bouton, ce nœud !
A lui, Truc : Victor, je crois. Victor quoi ? J’osais plus lui demander « Faut que je te fasse rire » ! Il trouvait l’existence bien pratique. Alors il la vivait gaillardement en débitant des turpitudes que même dans les bistrots de camionneurs flamands t’entends pas les pareilles. Et à lui, je repense, allongé dans mon cercueil. A des bouts de phrases tombés de ses grosses lèvres jouisseuses, davantage faites pour savourer des Côtes du Rhône qu’une chatte domestique.
Mon subconscient dissipe cette évocation. Le gros copain me devient improbable et puis s’anéantit. Dans ces périodes écrémées de la gamberge, tu t’abandonnes aux pires fantasmagories. Tu deviens n’importe qui, n’importe quoi : le Grand Ferré, le Traité de Vienne, une savonnette d’hôtel lépreux, avec poils et mousse coagulée.
Je m’agrippe aux montants et me dresse.
On est mignonnets tout plein, les quatre. Un dortoir à morts. Pas un cimetière, non plus qu’une morgue : mais un dortoir, moi je trouve. Nos quatre bières dans une chambre blanchie à la chaux (de Pise, comme de bien tu penses), avec leurs couvercles posés droits contre le flanc de la boîte.
Bérurier est déjà réveillé, lui aussi. Abruti, patatesque, roteur, péteur, tempêteur, encombré d’expectorations. Ce sont ses ébrouements qui ont eu raison de mes ultimes torpeurs. Il carcasse à s’en éclater le poitrail, le chéri. Les lampions injectés de sang. Il m’avise, voudrait me parler, ne le peut encore, m’adresse une mimique véhémente, style : « Tu parles d’une merderie de vingt-dieux de charognerie de chiasse ».
Quant aux deux larbins de l’hôtel qui avaient de l’avance sur nous, ils sont déjà levés et, fatalistes, attendent, assis en tailleur, contre le mur.
Je regarde la pièce plus complètement, ce qui me permet de constater deux choses : la fenêtre a été murée au moyen de briques cimentées à plat, la porte est pourvue d’un blindage. Son absence de serrure me laisse croire qu’elle est munie à l’extérieur de substantiels verrous.
J’expédie un sourire aux deux gus, toujours fringués en valets d’étage : gilet rayé, pantalon noir, chemise blanche (de Castille). Ils me le rendent.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé, mes chers amis ? leur demandé-je.
Celui qui parle le moins mal l’anglais m’explique :
— On nous a demandé d’aller à la lingerie. Une fille nous attendait. Elle nous a piqués avec une seringue. Après, on ne sait plus.
— Et, pour toi, Gros ? poursuis-je, comment s’est opéré ton kidnapping ?
Sa Majesté s’arrache de son sarcophage pour se détendre la rouillance.
— Quand t’est-ce j’sus sorti de l’hôtel, m’explique le véhément personnage, une frangine m’a sabordé en m’disant comme quoi, dans sa bagnole garée juste à côté, elle avait une jolie fille toute nue à m’proposer. J’m’ai dit : j’vas toujours risquer un œil. A peine que j’ai z’eu monté dans la tire : une sorte de fourgonnette, c’te salopiote m’a piqué et j’sus été dans l’sirop immédiatement.
Méthode simple et rapide, tu conviendras ?
Je me tais. On perçoit, au loin, des coups de feu. Gros calibre. Malgré que la fenêtre ait été aveuglée, les bruits des détonations font vibrer les couvercles de nos cercueils.
— Y a la guerre ? s’étonne le Mastar.
— On le dirait.
Les détonations sont assez espacées. Parfois il y a un doublé, et puis le silence retombe pour un moment.
— Cela ressemblerait plutôt à une partie de chasse, rectifié-je.
— T’as l’heure ? demande Alexandre-Benoît.
Très bonne question à vingt-cinq francs. Je visionne ma tocante : elle me propose trois plombes. Mais trois heures de quoi ? Du matin ou de l’après-midi ?
Je me sens dans un état de délabrement tel que j’opterais plutôt pour l’après-midi. Au reste, on ne chasse pas la nuit.
Confirmant la chose, le Mammouth déclare :
— J’ai les crochets, mézigue.
Je constate que, bien qu’étant « barbouillé », je les ai également.
Je lui relate mes derniers démêlés avec Chakri Spân.
— Ils ont des combines qu’on n’est pas armé pour lutter contre, dit le Gravos. Ces piquouzes qui te foutent en cataplasmie, ce vieux mandarin-citron qui t’hynopte, ces cercueils pour nous balader, t’avoueras que c’est pas chez nous qu’on voye des trucs pareils !
Je hoche la tête et palpe ma chaussette, ce qui n’est pas contradictoire.
Ma cervelle se trouve toujours en place dans la première, et le couteau affûté par le Gros dans la seconde. Si le sieur Spân nous a fouillés, ç’a été sommairement. La présence de cette lame me conforte.
Je me dis qu’on va bien venir nous voir et qu’alors il conviendra d’aviser.
Le temps passe. Les détonations ont cessé.
Il fait chaud.
Ce n’est qu’à sept heures que la porte se poussa et qu’on entra.
Ils étaient deux. Deux jaunes. Deux jeunes. Deux citrons.
L’un a sur l’épaule la bretelle d’un gros pistolet-mitrailleur. Il bloque l’arme contre son flanc, canon pointé, prêt à défourailler. L’autre tient un fouet de ses deux mains. Dans la droite il a le manche, dans la gauche, la lanière enroulée.
— Stand-up ! hurle-t-il.
Et il lâche la lanière, laquelle se dévide au sol tel un reptile de cuir (bravo, ça c’est de la comparaison !). En vrai petit dompteur, il fait claquer le fouet. Obéissant comme des lions dressés, nous adoptons la position verticale et nous préparons à passer au travers d’un cerceau.
Alors le gars accomplit un léger mouvement semi-circulaire, à cafouillage prolactique, et actionne son fouet dans ma direction. La lanière s’enroule à mon cou avant que j’aie eu le temps de comprendre.
Charmant. J’ai du mal à déglutir. Néanmoins, le cuir n’est pas serré au point de stopper ma respiration.
Ayant réussi cet exploit, le frivole se met à m’haler comme un gant (ou plutôt comme un veau qu’on traîne à la foire). Je porte la main à la lanière, pour m’en débarrasser, mais ce vaurien tire un bon coup (tirons un coup, tirons-en deux, à la santé des amoureux) et pour… le coup je suis à demi étranglé.
Nous sortons dans un couloir. Le gus armé a reverrouillé la porte. D’autres lourdes donnent sur le couloir en question : toutes sont munies d’imposants verrous (deux par porte). L’endroit ressemble à une prison, et je vais te dire mieux : toutes les conditions me semblent réunies pour que ça en soit une.