— J’y pense.
— Vos sentiments devaient être plutôt mitigés, là-bas, sur place.
— Ça allait. On peut tout supporter et chacun doit accomplir ce qui lui échoit. Voilà ce que j’ai appris sur Tralfamadore.
La fille de Billy Pèlerin le ramena chez lui en fin de journée, le mit au lit et brancha les « Doigts de fée ». Une garde-malade avait été engagée. On avait interdit à Billy de travailler et de quitter la maison pendant quelques jours au moins. Il était en observation.
Mais Billy a détalé discrètement pendant que l’infirmière était occupée et, en voiture, filé à New York où il espérait bien passer à la télévision. Il comptait faire profiter le monde des leçons de Tralfamadore.
Billy Pèlerin est descendu à l’hôtel Royalton dans la Quarante-Quatrième Rue. Tout à fait par hasard, on lui a donné la chambre où avait séjourné George Jean Nathan, le critique et éditeur. Celui-ci, selon la conception terrienne du temps, était mort en 1958. Mais d’après les Tralfamadoriens il était en vie quelque part et le serait à jamais.
La chambre était petite et très simple, mais elle se situait à l’étage le plus élevé et comportait des portes-fenêtres qui s’ouvraient sur une terrasse de mêmes dimensions que la pièce. De l’autre côté du parapet, le vide dominait la Quarante-Quatrième Rue. Billy s’est penché sur la balustrade, a plongé le regard vers tous ces gens qui trottinaient de-ci de-là. C’était de petites paires de ciseaux nerveux. Ils étaient irrésistibles.
Le fond de l’air était froid et Billy est rentré, a refermé. Ce geste a fait se lever des souvenirs de sa lune de miel. Leur nid d’amour du Cap Anne avait des baies semblables, autrefois, et il les a, les aura toujours.
Billy a branché la télévision, essayé successivement toutes les chaînes. Il était à la recherche d’émissions dans lesquelles on l’accepterait. Mais la soirée n’était pas assez avancée pour les productions réservées aux gens ayant des convictions bien à eux. Il n’était guère plus de 8 heures et on ne programmait que des âneries et des assassinats. C’est la vie.
Billy est allé faire une virée, a emprunté l’ascenseur, marché jusqu’à Times Square et s’est immobilisé devant la vitrine d’une librairie très spéciale. L’étalage recelait des centaines de livres sur l’art du meurtre, du baisage et de l’enculage, un plan des rues de New York et une petite statue de la Liberté ornée d’un thermomètre. Et en plus, couverts de poussière grasse et de chiures de mouches, quatre romans, dans une édition à bon marché, de l’ami de Billy, Kilgore Trout.
Tout près, les dernières nouvelles s’imprimaient en un ruban de lumière, sur un bâtiment auquel Billy tournait le dos. Les communiqués se reflétaient dans la vitrine. Ce n’était que puissance, sports, violence et mort. C’est la vie.
Billy est entré dans la librairie.
Une pancarte précise que seuls les adultes sont admis au fond du magasin. Il y a là des machines où défilent des films de jeunes femmes et d’hommes dans le plus simple appareil. Pour un quart de dollar on a droit aux jumelles pendant une minute. On vend aussi des photos de jeunes gens nus. Ces marchandises-là on peut les emporter. Les photos sont de caractère beaucoup plus tralfamadorien que les films car il est loisible de s’en repaître chaque fois que l’envie vous en prend, elles ne changent pas. Dans vingt ans, les filles seront encore jeunes, leur sourire subsistera à moins que ce ne soit leur courroux, elles sauvegarderont leur air stupide avec leurs cuisses béantes. Certaines mangent des sucettes ou des bananes. Elles les mordilleront toujours. Et le membre des jeunes gens maintiendra une perpétuelle érection, leurs muscles se gonfleront éternellement comme des boulets de canon.
Billy Pèlerin n’est en aucune façon attiré par les profondeurs de la boutique. Il jubile mais c’est à cause des romans de Kilgore Trout, là sur le devant. Tous les titres lui sont inconnus, ou du moins il le pense. Il se met à feuilleter un des livres. Il s’imagine que personne n’y verra de mal. Tous les clients tripotent quelque chose. Le roman s’intitule : Le Grand Panneau. Il parcourt les premiers paragraphes et s’aperçoit qu’il l’a déjà lu, des années auparavant, à l’hôpital militaire. C’est le récit de la capture d’un Terrien et d’une Terrienne par des créatures de l’espace. On les expose dans un zoo, sur une planète appelée Zircon-212.
Ces personnages de fiction dans leur zoo s’enorgueillissent d’un grand panneau sur l’un des murs de leur demeure qui, croient-ils, enregistre le cours de la Bourse et le prix des marchandises ; et aussi d’un téléscripteur et d’un téléphone relié en théorie au cabinet d’un agent de change sur Terre. Les habitants de Zircon-212 ont convaincu les prisonniers qu’ils ont investi en leur nom un million de dollars sur la Terre ; bien sûr c’est à eux de le faire fructifier s’ils veulent disposer d’une fortune fabuleuse quand on les renverra chez eux.
Le téléphone, le grand panneau et le téléscripteur sont factices, cela va de soi. Ce sont des stimulants destinés à secouer les Terriens pour le plaisir des visiteurs du zoo : les faire bondir, applaudir, se frotter les mains, rechigner, s’arracher les cheveux, crever de trouille ou s’épanouir comme des bébés dans les bras de leur mère.
Le couple paraît réaliser des affaires d’or. Cela fait partie du plan. Puis la religion s’en mêle. Le téléscripteur leur remet en mémoire que le président des États-Unis a inauguré la Semaine nationale de la prière et que tous doivent se recueillir. La quinzaine boursière précédente a été très mauvaise. Les spéculateurs ont englouti une petite fortune dans l’effondrement du cours de l’huile d’olive. Ils se jettent dans la prière comme des perdus.
Ils sont exaucés. On enregistre une hausse de l’huile d’olive.
Un autre des bouquins de la vitrine est l’histoire d’un homme qui a construit une machine à remonter le temps afin de rendre visite à Jésus. Elle fonctionne et il fait la connaissance d’un Jésus âgé de douze ans. L’enfant apprend de son père le métier de charpentier.
Deux soldats romains pénètrent dans l’atelier avec le plan sur papyrus d’un dispositif qu’ils exigent pour le lendemain à l’aube. C’est une croix qui doit servir à l’exécution d’un agitateur.
Jésus et son père l’assemblent. Ils sont bien contents de la commande. Et le trublion est cloué dessus.
C’est la vie.
La librairie est dirigée par des caricatures de quintuplés, cinq petits individus chauves qui mâchouillent des cigares éteints dégoulinants de salive. Ils ne rient jamais et chacun est perché sur un tabouret. Ils font de l’or avec un bordel de papier et celluloïd. Ils ne bandent pas. Billy Pèlerin non plus. Mais tous les clients s’en paient une bonne tranche. C’est un magasin grotesque où tout n’est qu’amour et moutards.
Par moments, les vendeurs recommandent à quelqu’un d’acheter ou de disparaître, au lieu de zyeuter ou de tout tripoter. Certains acheteurs en détaillaient d’autres plus qu’ils ne s’intéressaient à la littérature.
Un des libraires accoste Billy, souligne que les trucs valables sont au fond, que les livres dont Billy s’est emparé composent un étalage factice.
— Ce machin-là n’est pas ce qu’il vous faut, nom de Dieu ! Votre affaire est là-bas.
Billy s’enfonce légèrement, pas assez pour atteindre le quartier réservé. Il bouge par politesse, l’esprit absent, sans lâcher le Kilgore Trout, celui de Jésus et la machine à remonter le temps.
Si le personnage se transporte jusqu’aux temps bibliques, c’est pour éclaircir un point bien particulier : Jésus est-il ou non mort sur la croix, ou bien l’a-t-on décloué encore vivant, bien décidé à vivre ? Le héros se munit d’un stéthoscope.