Ça l’écoeurait. Aussitôt qu’on le laissait choir, il cherchait un type encore plus mal vu que lui et blaguait avec lui comme s’ils étaient copains. Puis il trouvait une excuse pour lui coller une bonne trempe.
C’était toujours la même chose. Fumeux établissait avec ses futures victimes des rapports frénétiques, vicieux, meurtriers. Il leur parlait des collections de son père : armes à feu, dagues, instruments de torture, fers et pals. Le père de Fumeux, plombier de son métier, recherchait effectivement ces objets et tout cet attirail était assuré pour quatre mille dollars. Il ne travaillait pas en solitaire. Il était membre d’un club important composé de gens qui se passionnaient pour ce genre de babioles.
Son père fit un jour cadeau à sa mère d’un serre-pouce espagnol en parfait état en guise de presse-papier pour sa cuisine. Il lui donna aussi une lampe dont le pied était une reproduction haute de trente centimètres de la Vierge de Nuremberg. La véritable Vierge était un instrument de torture médiéval, une sorte de chaudière qui affectait extérieurement la forme d’une femme et était garnie à l’intérieur de pointes de fer. La moitié antérieure se composait de deux volets montés sur charnière. On introduisait un malfaiteur, puis on repoussait les battants avec lenteur. Il y avait deux aiguilles à l’endroit qu’occuperaient les yeux. Au bas était ménagée une ouverture par où s’égouttait le sang.
C’est la vie.
Fumeux avait décrit la Vierge à Billy, son tuyau d’évacuation et l’usage qu’on en faisait. Il lui avait expliqué le secret des balles explosives. Il lui avait dépeint le Derringer de son père, un pistolet assez petit pour être transporté dans la poche d’un gilet mais qui creusait dans un homme « un trou qu’une chauve-souris pouvait traverser sans frôler les bords ».
Fumeux, plein de mépris, paria que Billy ne soupçonnait même pas ce qu’était une rigole à raisiné. Billy émit l’idée que c’était le tuyau au bas de la Pucelle mais c’était faux. Il découvrit que c’était la rainure peu profonde d’une lame d’épée ou de baïonnette.
Fumeux le régalait des récits de tortures raffinées qu’il avait lus, vus au cinéma ou entendus à la radio ; y ajoutait le détail d’autres qu’il avait inventées. Une de celles-ci consistait à enfiler une roulette de dentiste dans l’oreille d’un gars. Il demanda à Billy quelle était la plus terrible forme d’exécution. Son interlocuteur n’avait pas de sentiment sur la question. La réponse correcte se révéla être la suivante :
— Tu installes un type sur une fourmilière dans le désert, tu piges ? Il est sur le dos, tu lui enduis les couilles et la bite de miel et tu lui coupes les paupières pour qu’il fixe le soleil jusqu’à la mort.
C’est la vie.
À ce moment, tapi au fond du fossé avec Billy et les éclaireurs après la volée de plomb, Fumeux contraignait Billy à examiner de très près son couteau-poignard. Il ne faisait pas partie de l’équipement réglementaire. Fumeux le tenait de son père. Il avait une lame de vingt-cinq centimètres de long, de section triangulaire. Le manche était fait de maillons de cuivre dans lesquels Fumeux introduisait ses doigts boudinés. Les anneaux n’étaient pas unis. Ils étaient hérissés de pointes métalliques.
Fumeux approcha les dards de la joue de Billy, l’éperonna avec une retenue sauvagement amicale.
— Ça te plairait d’y goûter, hein ? Di-i-ii-s ? se pourléchait-il.
— Non, pas du tout, répliqua Billy.
— Tu saisis pourquoi la lame est triangulaire ?
— Non.
— Pour produire des blessures qui ne se referment pas.
— Oh.
— Ça fait un trou à trois côtés. Tu poignardes un bonhomme avec un couteau ordinaire : une boutonnière. D’accord ? Ça se cicatrice tout de suite, une fente. Pas vrai ?
— Oui.
— Merde alors. Qu’est-ce que t’en sais ? Qu’est-ce qu’on apprend dans vos bon Dieu d’écoles ?
— Je n’y suis pas allé très longtemps, s’est excusé Billy.
Ce qui était exact. Il n’avait été étudiant que six mois, et pas même dans une véritable université. Il suivait les cours du soir de l’école d’opticiens d’Ilium.
— Feignant d’étudiant, laissa tomber Fumeux, acerbe.
Billy a haussé les épaules.
— La vie, c’est autre chose que tes bouquins. Tu t’en apercevras.
Billy n’a pas relevé, au creux de son fossé, car il n’avait aucune envie de poursuivre la conversation. Il était pourtant presque tenté de dire qu’il en connaissait un bout en fait de viande saignante. Après tout, il avait contemplé la douleur, des plaies hideuses à l’aube et au couchant de chacun des jours de son enfance. Il y avait un crucifix infiniment macabre sur le mur de sa petite chambre à Ilium. Un chirurgien militaire aurait été frappé d’admiration devant la précision avec laquelle l’artiste avait rendu toutes les lésions du Christ : le coup de lance, le sillon des épines, la marque des crocs de fer. Le Christ de Billy mourait dans d’atroces souffrances. Il inspirait la pitié.
C’est la vie.
Billy n’était pas catholique bien qu’il ait grandi avec un monstrueux crucifix pendu au mur. Son père n’avait pas de religion. Sa mère remplaçait à l’occasion les organistes de plusieurs églises de la ville. Elle emmenait toujours Billy dans ses déplacements, lui apprenant un peu à jouer. Elle déclarait qu’elle s’affilierait à une église dès qu’elle aurait découvert laquelle détenait la vérité.
Elle n’en arriva jamais là. Mais elle se prit à désirer passionnément un crucifix. Elle en acheta un dans une boutique à souvenirs de Santa Fe au cours d’un voyage dans l’Ouest que la petite famille effectua pendant la Dépression. Comme des quantités d’Américains, elle s’efforçait de se bâtir une vie qui eût un sens à l’aide de brimborions ramassés dans les boutiques à souvenirs.
Et le crucifix fut accroché sur la cloison de Billy Pèlerin.
Les deux éclaireurs, caressant la crosse en noyer de leur fusil, murmurèrent qu’il était temps de se remuer. Dix minutes s’étaient écoulées sans que personne ne vînt les achever ou se rendre compte qu’ils étaient touchés. Le tireur, quel qu’il soit, était à une grande distance et tout seul.
Tous les quatre rampèrent hors du fossé sans provoquer de nouvelle rafale. Ils se traînèrent vers une forêt comme de gros mammifères malchanceux qu’ils étaient. Puis ils se levèrent et se mirent à marcher d’un pas vif. La forêt immémoriale était blafarde. Les pins étaient alignés comme des bidasses. Il n’y avait pas de sous-bois. Dix centimètres de neige ouataient le sol. Les Américains ne pouvaient éviter de laisser des traces aussi éloquentes que les schémas d’un manuel de danse moderne : avancé, glissé, repos – avancé, glissé, repos.
— Boucle-la ! ordonna Roland Fumeux à Billy Pèlerin comme ils s’ébranlaient.
Fumeux ressemblait à Bibendum, emmitouflé jusqu’aux yeux pour la bataille. Il était courtaud et épais.
Il avait sur le dos tout l’attirail qu’on lui avait attribué, sans exception, et chacun des cadeaux reçus de chez lui : casque, sous-casque, bonnet de laine, écharpe, gants, maillot de coton, maillot de laine, chemise de lainage, tricot, blouson, pardessus, caleçon de coton, caleçon de laine, pantalon de lainage, chaussettes de coton, chaussettes de laine, brodequins de combat, masque à gaz, bidon, quart et gamelle, trousse de secours, couteau-poignard, guitoune imperméable, Bible à l’épreuve des balles, un livret intitulé Ce qu’il faut savoir de l’ennemi, un autre Pourquoi nous combattons, un troisième où des expressions allemandes étaient transcrites en phonétique anglaise et qui devait mettre Fumeux en mesure de poser aux Allemands des questions telles que « Où se trouve votre Q.G. ? », « Combien de canons Howitzer avez-vous ? » ou de leur gueuler : « Rendez-vous. Votre situation est sans issue », et le reste.