– Vous devez me suivre, lui avait enjoint la duchesse, vous êtes tout ce qui me reste de l'équipage que j'avais engagé...
Maussade et grommelant, il s'embarqua le dernier après avoir hissé et installé, à l'arrière de la chaloupe, la licorne étincelante.
En le voyant se dresser, dégingandé, puissant et chevelu, sur le ciel empourpré du soir, Angélique se souvint soudainement de la phrase que lui avait dite Lopez, l'homme de Colin : « Quand tu verras le grand capitaine à la tache violette tu sauras que tes ennemis ne sont pas loin !... » Quelle signification pouvait avoir une telle parole ? Malgré la marque vineuse qui lui marquait la tempe, ces mots ne pouvaient s'appliquer au pauvre Job Simon, pilote maladroit par malchance dans la Baie française.
Un bras passé autour du cou de La Licorne, il s'éloignait mélancoliquement de Gouldsboro, en levant de temps en temps la main en signe d'adieu.
Les enfants lui répondaient en agitant aussi la main, mais il n'y avait ni cris ni vivats.
Job Simon et sa licorne masquaient les autres occupants de la chaloupe. Pourtant lorsque, à un certain moment, l'embarcation évolua, Angélique aperçut Ambroisine de Maudribourg qui tournait les yeux vers elle. C'était comme si le feu rayonnant de ces yeux sombres la happait d'une façon impérative dont elle ne comprenait pas le sens. « Nous ne sommes pas encore quittes », semblait dire ce regard dévorant.
Abigaël se tenait aux côtés d'Angélique à cet instant. En une réaction impulsive, Angélique saisit la main de son amie et elle fut surprise de sentir les doigts d'Abigaël serrer fortement les siens, comme si la calme jeune femme rocheloise eût partagé intérieurement la sensation inhabituelle qui se dégageait de cette scène.
Le soleil rouge commençait de descendre rapidement entre les bandes de nuages amoncelés sur l' horizon. Le vent se levait et l'on voyait les voiles se gonfler d'un blanc pur et phosphorescent sur le bleu sombre du ciel, au côté d'où venait la nuit.
Les mouvements de l'embarquement n'étaient plus visibles. Pourtant lorsque la licorne de bois doré fut hissée à bord les reflets du soleil la firent étinceler de tous ses feux ainsi que la corne de narval d'ivoire rose qu'elle portait aux naseaux.
Peu après il parut que le navire franchissait la barre, et l'ombre du crépuscule le happa.
Alors les enfants s'animèrent et commencèrent à sauter sur le sable. Puis, se prenant par la main, ils se mirent à danser des rondes et à courir en farandole en poussant des cris joyeux.
Abigaël et Angélique se regardèrent. Elles n'échangèrent aucune parole car elles n'auraient su quoi dire de précis, mais elles savaient qu'elles éprouvaient toutes deux la même impression de soulagement.
L'atmosphère était changée sur la plage. Seuls quelques hommes qui avaient vu s'éloigner les jeunes femmes qu'ils aimaient demeuraient soucieux et tristes. Ils se tenaient à l'écart et devisaient entre eux. Colin vint les rejoindre et leur parla encore.
Mais dans l'ensemble il semblait qu'on ne regrettait pas trop la présence des passagères de La Licorne, naufragée deux semaines auparavant dans les parages de Gouldsboro.
Ces départs allégeaient les charges et les travaux des habitants, heureux soudain de se retrouver entre eux.
– À notre tour, dit Peyrac, en rejetant sur son épaule le manteau que le vent vif du soir tourmentait.
– Vous partez ?... demanda Villedavray, joyeusement.
– À la prochaine marée.
– Enfin ! Angélique, mon ange, la vie est belle. Votre mari est un homme charmant. Il faut absolument que vous veniez tous deux à Québec. Votre présence fera de la prochaine saison d'hiver un enchantement... Si ! Si, venez, j'y tiens absolument.
Deuxième partie
Gouldsboro ou les mensonges
Chapitre 1
– Oh ! Mon amour, dit-elle, il me semble que nous n'avons pas eu le temps de nous aimer assez et de nous le dire, et voici que vous partez. Cela m'est horrible. Ah ! Je hais la marée et son infaillible horloge. La marée n'attend pas !... Et elle vous enlève à moi.
– Mais que se passe-t-il ? Je ne vous reconnais pas.
Joffrey de Peyrac la prenait dans ses bras, il caressait son front fiévreux. Le tonnerre éclata dans un soudain fracas. Les nuages s'étaient rassemblés au cours de la soirée, en un lourd amoncellement ardoisé, prêt à brasser l'éclair et la foudre. La chaleur pesante cédait à de brusques rafales de vent. Le volet de bois claqua contre le mur.
– Vous n'allez pas partir par cette tempête ? dit Angélique avec espoir.
– Tempête ! Ce n'est qu'une risée. Mon amour, vous êtes une enfant, ce soir.
– Oui, je suis une enfant, fit-elle avec entêtement, les bras autour de son cou, une enfant perdue sans vous, l'enfant qui est restée seule dans le palais alors qu'on vous avait arraché de son horizon. Je ne m'en remettrai jamais.
– Moi non plus. Tu sais ?... Ma violence l'autre soir c'était cela. Cette peur, ancrée en moi, de te perdre une seconde fois, que les démons triomphent une fois de plus de nous. Mais tout cela est puéril. Mûrissons, vieillissons, il n'en est que temps, fit-il en riant et en la couvrant de baisers, et regardons la vérité en face : je m'éloigne pour six à dix jours bien armé, bien gréé. Une promenade au fond de la Baie Française...
– Ce fond de la Baie Française me fait peur. On en parle sans cesse et je le vois comme un trou sombre, rempli des fumées de l'Enfer, peuplé de dragons, de monstres et d'idoles...
– Il y a un peu de cela. Mais je connais les parages de l'Enfer, je suis déjà allé me promener sur son seuil de nombreuses fois dans ma vie. Et cette fois encore, rassurez-vous, mon amour, on n'y voudra pas de moi.
Son humeur badine finit par avoir raison de ses pressentiments.
– Peut-être même serai-je revenu avant la naissance de l'enfant d'Abigaël, ajouta-t-il.
Angélique tut l'inquiétude qu'elle éprouvait pour son amie. Elle craignait de le décevoir par ces plaintes de femme.
– N'oubliez pas de demander l'aide de la vieille Indienne du village, recommanda-t-il, elle est réputée pour ses drogues en cas d'accouchement.
– Je le ferai. Tout ira bien, dit Angélique.
Elle savait qu'il fallait qu'il parte. Il n'y avait pas que Phipps. Il y avait aussi les « autres », ceux qu'elle avait commencé à appeler en elle-même les « démons ». Elle ne pouvait entraver son action qu'il avait entreprise après en avoir mûrement pesé les chances de réussite. Elle devinait sa force cachée, prête à agir. Elle ne doutait pas qu'il frappât vite et durement et tout serait bien après. Mais c'était son absence qu'elle redoutait et elle ne se décidait pas à s'écarter de lui, à consentir à cette absence. Elle caressa ses épaules, arrangea l'épaulette de rubans, le jabot de dentelles. Elle avait des gestes de possession qui lui faisaient du bien, s'affirmant qu'il n'appartenait qu'à elle et qu'il était là encore près d'elle. Il portait ce magnifique costume anglais de satin ivoire sur crevés cramoisis rebrodé de petites perles, qu'accompagnaient de hautes bottes rouges de cuir souple, montant jusqu'à mi-cuisse.
– Je vous l'ai vu une fois, dit-elle en détaillant l'habit. Ne le portiez-vous pas le soir de mon retour à Goudsboro ?
– Si fait. Il me fallait montrer un peu de superbe comme lorsque l'on part au combat. Ce n'est pas un rôle facile que d'être un mari trompé... ou de passer pour l'être, acheva-t-il en riant devant sa réaction impulsive de protestation.
Et la ramenant à lui, il l'étreignit avec une passion décuplée, l'enveloppant de ses bras et la serrant contre sa poitrine à lui couper le souffle.