Arthur est un peu perdu. Il souffle un grand coup et se retourne, comme pour chercher ailleurs quelques indices. Mais d'un seul coup, il se retrouve nez à nez avec une araignée épuisée, un grain de riz entre les pattes. Arthur la regarde avec étonnement, puis, comme par réflexe, met sa main sous l'animal. Il est vrai qu'elle a l'air tellement faible qu'elle pourrait tomber à tout moment. L'araignée ne demandait pas mieux et lâche son grain de riz dans la main d'Arthur, délivrant ainsi le message qu'on lui avait confié.
Le garçon, perplexe, regarde ce petit grain tout blanc et s'apprête à interroger l'araignée, mais cette dernière a déjà disparu, rendant la situation encore plus mystérieuse. Alfred remue la queue, content d'avoir participé à l'opération.
« Mais que diable dois-je faire de ce grain de riz ? » se demande l'enfant, avant d'apercevoir les petits signes gravés sur l'aliment.
Arthur fonce alors vers le bureau du grand-père et attrape la loupe qui lui a servi à construire le camion des fourmis. Le grain de riz apparaît alors d'un seul coup, énorme comme une pierre blanche sur laquelle ne sont gravés que deux mots : « Au secours ! »
Arthur est tétanisé, la bouche ouverte. L'araignée est venue jusqu'ici pour lui délivrer ce message en personne. Qui donc peut avoir une telle confiance en lui, petit bonhomme d'à peine dix ans, si ce n'est les Minimoys ? Et s'ils sont désespérés au point de n'avoir plus qu'Arthur comme seul recours, c'est que leur situation doit être des plus préoccupantes.
- Il n'y a pas une seconde à perdre ! dit Arthur à son chien en commençant par faire trois tours sur lui-même, en cherchant la sortie.
Arthur descend à pas feutrés, comme s'il s'apprêtait à faire le casse du siècle, plus souple qu'une panthère rose. Le salon est vide. Pas de père à l'horizon, ce qui est une bonne nouvelle. Arthur accélère le pas et fonce vers la cuisine où il a aperçu l'épaule de son grand-père. En franchissant la porte, il bouscule sa mère et tous deux se mettent à hurler.
- Tu m'as fait peur, Arthur ! lui reproche sa mère, une main sur le cœur comme s'il allait lâcher pour si peu. Dépêche-toi d'amener ton sac à la voiture, ton père t'attend pour fermer le coffre !
- Tout de suite ! Je dis juste au revoir à papi et mamie ! réplique Arthur qui essaye de se débarrasser de sa mère.
- Bon ! Je t'attends ! lui répond-elle, plus collante qu'un papier tue-mouches.
Arthur n'a pas le temps de faire dans la finesse. Il lui met les deux mains sur les fesses et la pousse littéralement dehors.
- J'ai un secret à dire à grand-père avant de partir, un secret d'hommes ! dit Arthur en claquant la porte au nez de sa mère.
- Arthur, tu exagères ! s'indigne Archibald devant l'attitude de son petit-fils, mais très vite il lit sur son visage la terreur qui l'anime. Que se passe-t-il, Arthur ? demande le vieil homme, inquiet.
- C'est terrible ! bafouille Arthur, pris de panique. Les Minimoys ! Ils sont en danger ! Ils m'ont appelé au secours ! Il faut absolument faire quelque chose !
- Calme-toi, Arthur, calme-toi ! dit Archibald en lui tenant les épaules. Quel message ?
- Là ! Le grain de riz ! insiste Arthur. C'est une araignée qui m'a apporté ce message ! Il faut faire vite avant qu'il ne soit trop tard ! Je ne veux pas perdre Sélénia, grand-père ! Tu comprends ?! dit-il, déjà au bord des larmes.
- Calme-toi, Arthur, s'il te plaît ! Tu ne vas rien perdre, ni personne ! affirme Archibald qui essaye de calmer le gamin du mieux qu'il peut. D'abord quelle araignée ? Quel message ? Arthur lui attrape la main et colle le grain de riz dans sa paume. Il sort ensuite la loupe de sa poche arrière et la tend à son grand-père.
- Là, sur le grain de riz ! C'est écrit ! regarde par toi-même ! dit Arthur.
- Un message ? Sur un grain de riz ? Les Minimoys écrivent plutôt leurs messages sur des feuilles qu'ils laissent tomber des arbres, commente Archibald en mettant ses lunettes.
- Une feuille ne serait jamais arrivée jusqu'à moi. C'est pour ça que le message était sur un grain de riz, pour que l'araignée puisse me l'amener, explique Arthur avec une logique implacable. Vas-y, lis !
Alors que le grand-père ajuste ses lunettes et place la loupe au-dessus du grain, le père ouvre la porte et heurte son épaule. Le grain de riz vole dans les airs.
- Oh ! Pardon ! s'excuse le père, qui n'est qu'à moitié gêné d'avoir bousculé quelqu'un.
Arthur n'en croit pas ses yeux. Il n'y a pas une seule catastrophe à laquelle son père ne soit pas mêlé. Au club des calamités, il serait membre fondateur.
Arthur se jette à terre et cherche, à quatre pattes, l'important message.
- Arthur, qu'est-ce que tu fais là ? demande son père, déjà excédé.
- Je... je cherche un cadeau que j'ai fait à grand-père et que tu as envoyé balader en ouvrant la porte ! s'énerve Arthur. Le père hausse mollement les épaules.
- Je ne pouvais pas savoir que vous étiez derrière ! ?
Arthur examine toutes les rainures du parquet, mais ne trouve rien.
- Bon ! Arthur, ça suffit ! On a de la route à faire ! s'énerve le père en attrapant son fils par le bras. Archibald a une belle loupe dans les mains, je suis sûr qu'il le trouvera.
Arthur se débat comme il peut, mais la force de son père est inversement proportionnelle à son intelligence.
- Laisse-moi au moins embrasser grand-père ! insiste Arthur. Le père a du mal à ne pas accepter une telle demande et lâche son fils, quelques secondes, en le gardant tout de même à portée de main.
Arthur se penche vers son grand-père et, sous prétexte de l'embrasser, lui donne le message oralement.
- Le grain de riz disait « Au secours », chuchote Arthur.
Le grand-père, étonné, l'embrasse sur l'autre joue.
- Tu es sûr ? chuchote à son tour le vieil homme.
Arthur lui fait à nouveau la bise.
- J'en suis sûr ! Il faut faire quelque chose !
Archibald change de côté et l'embrasse sur l'autre joue.
- Je vais voir ce que je peux faire.
Arthur change à nouveau de joue.
- Ne les laisse pas tomber grand-père, je t'en supplie ! demande Arthur, la voix altérée par l'émotion.
À la septième bise, Armand commence à se demander si on ne se fout pas un peu de lui.
- Bon ! Il faut qu'on y aille, là ! j'ai de la route à faire et une moyenne à tenir ! dit le père, aussi élégant qu'un chauffeur de poids lourd.
Archibald et Arthur se séparent à contrecœur.
Armand jette le sac de son fils dans le coffre, tandis qu'Arthur croise à nouveau le regard de son grand-père sur le pas de la porte.
- Ne t'inquiète pas ! articule Archibald, sans émettre un seul son.
Arthur lui renvoie un sourire, même si le cœur n'y est pas.
- Allez ! En voiture, Arthur ! dit le père, essayant d'y mettre une pointe d'humour qui tombe à plat. Pire qu'un Belge qui raconterait une histoire belge.
Arthur monte à bord, à contrecœur. Le père fait le tour de la voiture, astiquant au passage, pour la dernière fois, la tête de bélier qui trône à l'avant de la voiture. Comme si c'était l'animal qui allait conduire.
La mère est déjà à bord, bien calée dans le siège passager. Elle s'installe toujours la première car il lui faut bien un quart d'heure pour mettre sa ceinture. Comme ça rend son mari furieux, elle a pris, au fil du temps, l'habitude d'embarquer la première.
- Je t'ai pris des sacs, si jamais tu as envie de vomir ! dit-elle gentiment à son fils, comme si elle lui avait acheté des bonbons.
Vu la vitesse à laquelle son père roule, il risque pas d'avoir la nausée, est tenté de lui répondre Arthur. Mais il préfère se retourner vers la lunette arrière afin de regarder son grand- père resté sur le perron.