L'un des guerriers attrape à deux mains le bambou qui lui servait de canne et commence à frapper le sol, à la recherche d'un terrain plus tendre. Le sol est assez rocailleux et il est obligé de s'éloigner de la lunette qui situe l'entrée du village minimoy. Le guerrier s'éloigne encore et encore, incapable de trouver un endroit où planter son bambou.
Du coup, tous les guerriers se mettent à chercher en tapant du pied un peu partout. Finalement, le chef a plus de chance que les autres, ou une meilleure connaissance. Il a trouvé un terrain meuble. Le guerrier s'approche, brandit son bambou à deux mains et le plante avec force dans le sol. Le morceau de bois s'enfonce d'au moins soixante centimètres.
Les guerriers regardent leur chef qui semble satisfait. Il attrape la liane retenant toujours Arthur, aussi épais qu'un fil de fer, et la glisse dans le bambou. Une fois la liane enfoncée jusqu'au bout, le chef matassalaï sort une deuxième fiole de couleur rose. Il profère deux, trois incantations, que l'on pourrait grossièrement traduire par : « Même la plus belle des fleurs aura toujours besoin d'eau », puis il verse tout le contenu de la fiole dans le bambou. Le produit coule le long de la liane, la recouvrant au fur et à mesure d'une fine couche de glace. On dirait le sucre glacé qu'on trouve fréquemment sur les beignets de la boulangère.
Sur ordre du chef, le guerrier assène un dernier coup sur le bambou, histoire de l'enfoncer un peu plus.
Chapitre 10
A l'autre bout, à près d'un mètre sous terre, un énorme bambou, mesurant à cette échelle un diamètre colossal, apparaît au plafond d'une grande salle, très colorée. À en juger par le mobilier, il s'agit d'une chambre à coucher, car il n'y a qu'un lit qui occupe les deux tiers de la pièce. Tissus soyeux aux murs, coussins fleuris en soie de chenille élevée sous la mère, gigantesques duvets d'oie qui font office de moquette, plus épaisse qu'une tranche de pain de mie.
Une dizaine de jeunes créatures étaient confortablement installées avant l'arrivée impromptue de cet énorme bambou qui a détruit le plafond. Ce sont des femelles de la tribu des Koolomassaïs, habitants de la Cinquième Terre. Elles sont toutes plus jolies les unes que les autres et sont toutes très occupées. Une moitié d'entre elles se vernit les ongles, tandis que l'autre se fait des tresses en coquillages.
Le produit qui a coulé dans le bambou arrive à destination et imbibe le bout de la racine. D'un seul coup, un magnifique bouquet de fleurs explose de couleurs. Il y en a de toutes sortes et de toutes formes. Une seule reste fermée, comme un gros bouton rouge qui ne demande qu'à s'ouvrir. D'ailleurs ça ne va pas tarder puisqu'il y a quelque chose qui gigote tellement à l'intérieur que le bouton n'en peut plus. Il éclate d'un seul coup comme un ballon et Arthur tombe directement sur le lit, comme une fleur au milieu de ces jolis brins de filles. Il reprend ses esprits, crache quelques morceaux de plume d'oie et constate assez rapidement que la transformation a bien marché. Il est à nouveau minimoy. Ses mains n'ont plus que quatre doigts, ses oreilles sont allongées et gentiment poilues et il ne mesure plus que quelques millimètres. Avant on disait de lui qu'il était haut comme trois pommes, maintenant il en faudrait au moins trois comme lui pour en faire une. Après s'être observé quelques instants avec une satisfaction évidente, il sourit à toutes ces jeunes filles qui ont toutes la bouche ouverte d'étonnement, encore sous le choc de cette apparition.
- Bonjour, les filles ! lance Arthur en levant la main, histoire de détendre l'atmosphère.
Les filles en question se mettent toutes à hurler. Il n'a pas dû choisir les bons mots, mais il est vrai que son expérience en matière féminine est encore limitée. D'ailleurs, la seule fille qu'il connaisse est une princesse, ce qui fausse terriblement les statistiques. Arthur essaye de s'excuser du dérangement mais les hurlements, dignes d'un film d'épouvante, couvrent sa voix.
- Ce ne sont que quelques fleurs... tente-t-il en vain d'expliquer. C'est alors que la porte de la chambre explose littéralement et le maître des lieux fait son entrée, un couteau deux cents fonctions à la main. « Il va le payer cher, l'intrus qui a osé forcer la porte de mon harem ! » peut-on lire entre les rides qui ornent le front de cet athlète. Mais d'un seul coup les rides disparaissent. Il plisse un peu les yeux et un large sourire laisse apparaître sa formidable dentition.
- Arthur ?! s'écrie avec enthousiasme le Koolomassaï en découvrant son ami.
L'enfant plisse les yeux à son tour. Il ne réagit pas très vite, mais vu ce qu'il vient de subir, personne ne lui en veut vraiment. Arthur regarde le Koolo et le reconnaît grâce à son chapeau.
- Max ?! bredouille le gamin, encore hésitant.
- Oui, c'est moi ! lui répond-il en l'attrapant comme du bon pain. Comme je suis content de te revoir, vieille crapule !
Et voilà qu'il lui tape dans le dos, comme sur un vieux tapis. C'est bien Max. il en a la voix et les manières. Ils s'étaient rencontrés au cours du premier voyage d'Arthur. Lui et Sélénia avaient atterri dans ce bar infâme que tenait Max. C'est là qu'ils avaient rencontré Darkos, le fils de M, qui, grâce à sa bêtise, les avait amenés jusqu'au repaire du maudit.
Arthur affiche maintenant un grand sourire, trop content d'être tombé en terrain ami.
- Dis donc, tu t'embêtes pas ! Tu viens directement chez moi me voler toutes mes femmes ?! Ta princesse ne te suffit plus ?! plaisante Max, mais Arthur est encore trop jeune pour plaisanter sur ce sujet.
- Pas du tout ! explique-t-il. Je suis tombé ici par hasard ! C'est le guerrier matassalaï qui cherchait un terrain tendre et...
- Et il a trouvé l'endroit le plus tendre de toute la Cinquième Terre ! lui répond Max, avant que le gamin ne puisse finir sa phrase. Mes jolies, je vous présente Arthur, prince des Premières Terres ! lance Max à voix haute.
La présentation est bien alléchante et toutes les jeunes filles lui disent bonjour, plus charmeuses les unes que les autres. Un vrai concours de battements de cils.
- Arthur, je te présente Lila, Loula, Leïla, Lola, Liula, Loïla et Lala ! annonce fièrement Max.
-... Ah ! Là, là ! répond Arthur qui n'a trouvé que ça pour exprimer ce qu'il ressent.
Max éclate de rire tandis que ses sept femmes ricanent entre elles, comme des petites souris.
- Mets-toi à l'aise, mon gars ! lance Max en claquant des doigts.
Aussitôt, Leïla s'approche d'Arthur et lui met un petit linge chaud sur la figure, tandis que Lola et Loula lui enlèvent ses chaussures. Liula et Lila se sont mises derrière lui et massent gentiment ses épaules, c'est leur spécialité. Quant à Lala, elle se place face à Arthur et se contente de lui sourire. Lala est très connue pour son sourire. Il est si apaisant qu'on le compare souvent à celui d'une lune d'été. Un sourire de Lala, c'est comme prendre une semaine de vacances ! Et puis, elle a des yeux amande tellement beaux qu'on s'y perdrait avec plaisir. Mais Arthur n'a ni une semaine de vacances, ni le temps de se perdre. Il se redresse un peu et balbutie quelques excuses, mais Lala le pousse tout à coup et Arthur s'enfonce davantage dans les plumes d'oie.
- Jack-fire pour tout le monde ! propose Max qui sourit comme dans une pub pour dentifrice.
Lui, quand il sourit, on n'a pas l'impression de prendre une semaine de vacances, mais plutôt un an de prison. Les filles trinquent entre elles et s'enfilent leur jack-fire comme du petit lait. Arthur tient son verre à distance, incommodé par la mousse et la fumée qui s'en dégage. Arthur est calé entre sept magnifiques créatures allongées sur un lit des plus douillets, aussi relaxant que le pire des feuilletons télé. Arthur se dit que beaucoup de ses camarades seraient ravis d'être à sa place.