Sélénia s'étire un peu et s'allonge sur le lit de boules jaunes, comme un chat s'allonge sur la moquette. Arthur est charmé, grisé, et donc un peu perdu. Il vient s'asseoir doucement à côté d'elle. Sélénia ne dit rien, elle est dans ses pensées :
- ... Dans deux jours, je dois succéder à mon père et veiller à mon tour sur le peuple Minimoy jusqu'à ce que mes enfants aient mille ans et me succèdent à leur tour. Ainsi va la vie au pays des sept terres.
Arthur reste un moment sans rien dire. Un peu songeur.
- Mais... Pour faire des enfants, il faut... Un mari ?
- Je sais. Mais ça va, il me reste deux jours pour en trouver un ! Bonne nuit ! dit-elle en se retournant.
Arthur reste comme un idiot, avec cent questions à poser. Il se penche un peu pour vérifier, mais elle ronronne déjà. Le petit garçon soupire et se contente de s'allonger à côté de la princesse ce qui, réflexion faite, n'est déjà pas si mal. Il glisse ses mains sous sa nuque et laisse un large sourire embellir sa frimousse.
La nuit est presque là. Les premières étoiles scintillent. Il n'y a plus que ce coquelicot lumineux au milieu d'une forêt qui s'endort, comme un phare sur une côte invisible. Le couteau de Bétamèche brille sous la Lune, en attendant le petit jour.
Mais une main apparaît et saisit le couteau. Une main rugueuse. Une main qui fait peur. La nuit tombe davantage et couvre la fuite du criminel.
La grand-mère sort sur le perron, une lanterne à bougie à la main.
Elle scrute un peu la nuit à l'aide de cette faible lumière, mais les alentours sont muets et n'apportent aucun signe d'Arthur.
Résignée, elle suspend la lampe au crochet qui surplombe l'entrée et rentre chez elle, définitivement malheureuse.
Les premiers rayons de soleil viennent découper les collines noires, à l'horizon.
Chapitre 15
Sur la première terre, celle des Minimoys, le jour se lève aussi et un rayon vient caresser le haut du coquelicot. Sélénia se redresse et s'étire comme un félin. Puis elle se lève d'un bond et met un coup de pied dans chaque garçon.
- Debout tout le monde ! La route est longue ! hurle-t-elle dans le coquelicot qui résonne.
Les deux garçons se redressent péniblement, tout engourdis de sommeil. Arthur a mal partout. Souvenir d'une journée riche, mais éprouvante.
Sélénia pousse un pétale du pied et la lumière envahit le lieu. Les deux garçons se retournent pour se protéger de la trop forte lumière.
- OK ! On va changer de méthode ! décide la princesse.
Bétamèche gicle de la fleur en glissant sur un pétale jusqu'au sol. Il est suivi par Arthur, jeté sans plus de ménagements. Sélénia les rejoint en glissant à son tour le long d'un pétale, comme sur un toboggan.
- Tout le monde à la douche ! lance-t-elle, décidément en forme.
Arthur se relève comme un petit vieux.
- C'est un peu dur les réveils chez vous ! se plaint-il. Moi, ma Mamie, elle m'apporte le petit déjeuner au lit tous les matins !
- Chez nous, il n'y a que les rois qui sont servis au lit. Tu n'es pas encore roi, à ce que je sache ?
Arthur devient tout rouge, comme s'il avait crié « oui » sans s'en rendre compte. Être roi est son rêve le plus intime. Mais pas pour le pouvoir ou autres privilèges dont il n'a que faire, simplement pour le bonheur d'être le mari de celle qui, dans deux jours, sera la Reine.
- Ne te plains pas ! » lui lance Bétamèche. Elle me réveille à coups de pieds depuis deux cents ans !
Sélénia se met sous une goutte d'eau accrochée au bout d'une herbe.
Elle prend l'une des épines qui nouait ses cheveux et perce la goutte. Un petit filet d'eau en jaillit. Sélénia récupère l'eau au creux de ses mains et se débarbouille. Arthur la regarde faire avec amusement. Ça change de l'éternelle douche et son rideau collant. Il aperçoit une autre goutte, un peu plus grosse, au bout d'une feuille. L'enfant se met aussitôt dessous.
- Tu ne devrais pas te mettre sous celle-là, lui conseille la princesse.
- Ah bon ? Pourquoi ? demande Arthur, étonné.
- Elle est mûre, lâche-t-elle, avant que la goutte ne lâche à son tour et tombe sur Arthur.
Le voilà bloqué sous cette énorme masse, cette goutte gélatineuse dont il ne peut se défaire. On dirait une mouche assommée sous une crème caramel. Bétamèche est mort de rire.
- Tu t'es fait avoir comme un débutant ! lui lance-t-il, hilare.
- Aide-moi plutôt au lieu de rire comme une baleine ! Je suis coincé !! crie Arthur.
- J'arrive ! lui répond Bétamèche en sautant à pieds joints sur la goutte, histoire de jouer au trampoline.
Tout en sautant joyeusement, il chantonne une comptine très populaire chez les Minimoys : « Une petite goutte, tombée de bon matin Roulait jusqu'à la route, pour noyer son chagrin Personne ne l'écouté, personne ne lui tend la main Alors elle prend la route, et vous dit à demain ! » Sélénia ne lui laissera chantonner qu'un couplet. Elle sort son épée et tranche la goutte qui explose. Bétamèche se retrouve à cheval sur Arthur. Les deux garçons sont trempés et douchés pour la journée.
- J'ai une de ces faims, moi ! Pas toi ? dit Bétamèche comme si de rien n'était.
- On mangera plus tard ! coupe Sélénia en rangeant son épée et en taillant la route.
Bétamèche enfile son sac à dos et cherche son couteau à l'endroit où sa sœur l'a planté.
- Mon couteau ?! Il a disparu ?! s'inquiète-t-il. Sélénia ?! On m'a volé mon couteau !
- Bonne nouvelle ! Ça t'évitera de blesser quelqu'un ! lui rétorque sa sœur, déjà loin.
Le petit prince enrage, mais se résigne à rejoindre ses compagnons.
La grand-mère apparaît sur le perron de sa maison. Le soleil lui envoie une belle lumière, mais aucun signe d'Arthur. Les bouteilles de lait ne sont pas là non plus. Il y a un mot à la place. Elle le ramasse et le lit :
« Chère madame, votre compte est débiteur. Nous ne sommes donc plus en mesure de vous livrer, tant que vous n'aurez pas soldé votre dû. Bien à vous. Émile Johnson. Directeur de la Davido-Milk-Corporation. »
La grand-mère laisse échapper un petit rire, comme si la signature de ce méfait ne la surprenait pas.
Résignée, elle récupère la lampe-tempête dont la bougie a entièrement fondu, et rentre chez elle.
Bétamèche arrache une nouvelle boule rouge et l'engloutit.
C'est qu'il a faim, ce petit bonhomme.
Arthur en décroche une à son tour et la regarde, un peu sceptique.
- C'est mon plat préféré ! lui précise le petit prince, la bouche pleine.
Arthur renifle la boule un peu transparente, et croque dedans. C'est plutôt sucré, un poil acide. Ça fond sur la langue, comme une guimauve trop légère. Arthur est séduit et croque à nouveau dans la boule.
- Mmmh ! C'est bon ! avoue-t-il, la bouche pleine. C'est quoi exactement ?
- Des œufs de libellule ! lui dit Bétamèche.
Arthur se bloque, s'étrangle et recrache le tout, dégoûté. Bétamèche rigole et se ressert.
- Venez voir ! hurle Sélénia un peu plus loin, au bout d'un chemin.
Arthur la rejoint, tout en s'essuyant de son mieux.
Bétamèche arrache une grappe et le suit.
Sélénia est au bord d'un grand canyon, creusé par la main de l'homme.
Tout le long du canal, les humains ont planté, à la verticale et par espaces réguliers, de monstrueux tuyaux à rayures blanches et rouges.
Arthur est halluciné par cette horreur... qu'il a fabriquée. Il s'agit bien sûr de son canal d'irrigation, jalonné de pailles. Jamais il n'aurait imaginé que cet ouvrage, vu d'en bas, puisse être aussi laid.