- Quelle horreur ! s'exclame Bétamèche. Les humains sont vraiment fous !
- C'est vrai que, vu d'ici, c'est pas très beau, concède Arthur, embarrassé.
- Quelqu'un a une idée d'à quoi ça sert ? lance Sélénia, écœurée.
Arthur se sent obligé de fournir une explication, histoire d'atténuer le préjudice.
- C'est un système d'irrigation. Ça sert à transporter l'eau.
- De l'eau ?! Encore ?!! s'exclame Bétamèche. Mais on va tous finir noyés, dans cette histoire !
- Je suis désolé, je ne savais pas, concède Arthur, vraiment ennuyé.
- Tu veux dire que c'est toi qui as construit cette horreur ? s'inquiète le petit prince avec une mine de dégoût.
- Ben oui, mais c'était pour arroser les radis qui sont plantés tout le long !
- Ah ! Parce qu'en plus vous mangez ces trucs infects ?! Ils sont vraiment fous ces humains !
Sélénia est restée calme. Elle observe la construction, sans état d'âme.
- Espérons en tout cas que ton invention ne tombe pas entre les mains de M, parce que je vois d'ici l'usage qu'il pourrait en faire !
Arthur se raidit. À cause de la phrase, mais aussi à cause de ce qu'il voit, dans le dos de Sélénia.
- ... Trop tard, dit Bétamèche, qui a vu la même chose. Sélénia se retourne et aperçoit un groupe de séides qui avancent au fond du canyon. Quelques-uns sont sur des moustiks, les autres sont à pied et coupent les pailles à ras, à coups de tronçonneuse.
Les pailles ainsi coupées tombent au sol et roulent jusqu'au ruisseau, au milieu du canyon. Les pailles suivent ensuite le cours d'eau, comme les troncs coupés qui descendent les rivières.
Nos héros se sont jetés dans un buisson et observent le manège.
- Je me demande bien ce qu'ils vont faire avec mes pailles ?! se demande Arthur.
- Du moment qu'ils nous en débarrassent, je considère ça comme une bonne action ! répond Bétamèche.
Sélénia lui tape sur la tête.
- Réfléchis, avant de dire des âneries ! Ils savent que les Minimoys ne supportent pas l'eau et ils viennent de découvrir le moyen permettant de transporter l'eau... là où ils veulent. Son regard s'assombrit, comme si de noires pensées lui passaient au fond des yeux.
- ... Et où crois-tu qu'ils vont acheminer l'eau ? demande-t-elle, connaissant déjà la réponse.
Un séide coupe une nouvelle paille qui tombe dans un fracas épouvantable.
- Vers notre village ! réalise Bétamèche. Mais c'est horrible ! On va tous mourir noyés ! Tout ça à cause de l'invention d'Arthur ?!
Le petit garçon se sent tellement coupable qu'il ne parvient plus à respirer. Une grosse boule lui serre le ventre. Il se lève d'un seul coup, les yeux pleins de larmes, et s'en va vers le ruisseau.
- Où vas-tu ? chuchote Sélénia pour ne pas être entendue des séides.
- Je vais réparer mes bêtises ! dit-il avec beaucoup de dignité. Si tu dis vrai, les séides vont acheminer les pailles jusqu'à Nécropolis. Et moi avec !
Arthur bondit hors des fourrés et se jette dans la paille fraîchement coupée.
Les séides n'ont rien vu, trop occupés à leur sale besogne. Arthur invite de la main ses compagnons à le suivre.
- Il est vraiment fou ce garçon ! constate Bétamèche.
- Il est fou mais il a raison. Les pailles vont forcément finir dans la cité interdite... Et nous aussi ! ajoute Sélénia avant de bondir hors de sa cachette et de se jeter à son tour dans la paille.
Les séides n'ont toujours rien vu, mais leurs travaux les rapprochent régulièrement. Bétamèche soupire devant le peu de choix qui lui reste.
- Ils pourraient me demander mon avis de temps en temps, tout de même ! s'offusque-t-il avant de partir en courant pour rejoindre ses camarades.
Les séides arrivent jusqu'à la paille occupée par nos fuyards et la poussent à coups de pieds jusqu'au ruisseau. La paille se pose sur l'eau et commence à glisser. À l'intérieur, nos trois héros tournent dans tous les sens et c'est la panique.
- J'en ai marre de ces moyens de transport ! J'ai le dos en compote, moi ! se plaint Bétamèche.
- Donne-moi tes Moufs-moufs, au lieu de râler ! lui ordonne sa sœur.
- Si c'est pour me les mettre dans la bouche, pas question !
- Donne ! lui hurle la princesse avec autorité. Bétamèche ronchonne, mais sort les deux Moufs-moufs de son sac et les tend à sa sœur.
- On va boucher les orifices, explique Sélénia en jetant une boule de chaque côté.
- Des pastilles de flamande, vite !
Bétamèche prend sa sarbacane et y introduit une petite pastille blanche. Il souffle dans le tube en direction du Mouf-mouf qui se gonfle instantanément, se durcit et tourne au violet. Il fait la même opération à l'autre extrémité, et la paille se retrouve isolée de l'extérieur, totalement hermétique. Sélénia se frotte les mains.
- Comme ça, on ne risque pas de prendre l'eau !
- Et on va pouvoir voyager calmement ! ajoute Bétamèche, s'allongeant dans le creux de la paille.
Le voyage ne restera pas calme longtemps. Le petit ruisseau a rejoint un cours d'eau plus important, qui grossit à vue d'œil.
- C'est bizarre ce bruit sourd qui monte, vous ne trouvez pas ? questionne Arthur.
Sélénia tend l'oreille. Il y a effectivement une rumeur, un fond sonore comme une vibration très basse.
- Toi qui sais tout, tu sais où il va, ce cours d'eau ? demande Sélénia à Arthur.
- Pas exactement, mais tous les cours d'eau se rejoignent à un moment ou à un autre et finissent toujours au même endroit, c'est-à-dire...
Arthur réalise peu à peu ce qu'il est en train de dire.
- Les chutes de Satan !! hurlent nos trois héros, d'une seule et même voix paniquée.
C'est la fin du voyage de plaisance. Les premières pailles basculent dans l'insondable chute d'eau.
- T'as toujours de bonnes idées, toi ! se plaint Sélénia auprès d'Arthur.
- Je n'avais pas pensé que...
- Eh bien, la prochaine fois, pense avant d'agir !! hurle-t-elle. Bétamèche ?! Trouve quelque chose, il faut qu'on sorte d'ici !
- Je me dépêche ! Je me dépêche ! répond le petit prince qui vide une nouvelle fois son sac plein d'objets inutiles.
- Je ne comprends pas pourquoi vous vous affolez ? demande Arthur. Les Moufs-moufs bloquent les deux extrémités. Il ne peut rien nous arriver ! Et puis ces chutes ne sont pas si importantes que ça !.. Elles font à peine un mètre !
La paille se présente au bord de cette cataracte monstrueuse, haute de mille mètres en version Minimoy. Le tube bascule doucement et plonge dans le vide.
- Maman !! hurlent nos trois héros, mais le bruit assourdissant des chutes couvre leurs prières.
Après un plongeon de plusieurs secondes, longues comme des minutes, la paille tombe au milieu des tourbillons d'écume. Le tube s'enfonce, ressort, roule, puis, entraîne par le courant, finit par s'éloigner vers un petit lac, beaucoup plus calme.
- Je hais les transports en commun ! se plaint Bétamèche en refaisant son sac pour la énième fois.
- Les chutes sont passées. Ça va être plus calme maintenant ! assure Arthur.
Les pailles se dispersent au milieu du lac, trop tranquille pour être honnête.
Une créature saute à pieds joints sur leur paille, comme une voiture tombée du ciel.
Grâce à la transparence de la paille, on distingue l'empreinte de ses pieds. Et vu leur forme immonde, il y a de quoi s'inquiéter.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? demande Bétamèche, tétanisé au fond de la paille.
- Comment veux-tu que je le sache ?! s'énerve Sélénia.
- Taisez-vous ! chuchote Arthur. Si on est silencieux, ça passera sûrement son chemin.