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- Euh... Ah bon ? répond l'employé un peu perdu.

- Eh oui ! lui confie son chef. Allez file, je vais m'occuper d'eux !

Le Koolomassaï s'éloigne, dubitatif, tandis que nos héros se remettent sur leurs pieds. Le patron change d'un seul coup et affiche un sourire de vendeur de tapis.

- Mes amis ! lance-t-il en ouvrant les bras, toutes dents dehors. Bienvenue au JAÏMABAR-CLUB !

Une espèce de moustique rachitique vient poser quatre verres sur une table.

- Jack-fire pour tout le monde ? lance le chef, qu'on sent habitué.

- Oh oui ! Oui ! Oui ! trépigne Bétamèche.

- Jack ? Fais péter !

Le rasta-moustik met sa trompe à quatre branches directement dans les verres de ses nouveaux clients. Un liquide rouge en sort, sous pression, ça mousse, ça fume, et ça finit par s'enflammer.

Le patron souffle sur la flamme comme on souffle sur la mousse d'une bière.

- Longue vie aux Sept Terres ! proclame-t-il en tendant son verre pour un toast.

Chacun éteint son verre et le soulève. Le patron s'enfile la dose, d'une seule traite, suivi par Sélénia et Bétamèche. Arthur, lui, n'a pas bougé. Il veut d'abord vérifier l'effet de la boisson.

- Ah ! Ça fait du bien ! lance Bétamèche.

- Ça désaltère, avoue Sélénia.

- C'est la boisson préférée de mes enfants ! précise le patron. Les trois visages se tournent ensuite vers Arthur qui n'a toujours pas bu. On est proche de l'humiliation.

- Aux Sept Terres ! lance l'enfant, à contre-cœur.

Il s'enfile le liquide d'une seule traite. Il n'aurait pas dû. Il devient rouge, comme un Bordeaux 1912. Il vient d'avaler du piment en tartare, du whisky en sirop. C'est comme s'il avait léché un volcan. Arthur fume de partout, comme après douze heures de sauna.

- ... Effectivement, ça désaltère ! lance-t-il avec ce qui lui reste de voix.

Bétamèche tourne son doigt au fond du verre et le lèche.

- Il y a comme un petit goût de pomme ! dit-il en connaisseur.

- Il n'y a pas que de la pomme ! précise Arthur, la voix détruite.

Un groupe de séides arrive non loin. Ils scrutent un peu les alentours, comme s'ils cherchaient quelque chose ou quelqu'un. Sélénia s'inquiète et se fait toute petite.

- Ne craignez rien ! assure le patron, ce sont des recruteurs. Ils profitent de la faiblesse de certains clients pour les faire signer dans l'Armée royale. Tant que vous êtes avec moi, n'ayez pas peur.

Nos amis se décontractent légèrement.

- Comment se fait-il que les séides n'aient pas encore aliéné votre peuple comme ils l'ont fait avec tous les autres qui vivent sur les Sept Terres ? demande Sélénia, un peu suspicieuse.

- Oh, c'est simple ! affirme le patron. On produit quatre-vingt-dix pour cent des racines à fumer et l'Armée séide ne tiendrait pas une journée sans racine ! Comme on est les seuls à pouvoir les préparer, ils nous laissent tranquilles. Sélénia est un peu sceptique sur le business.

- Elles viennent de quel arbre vos racines ?

- Ça dépend. Tilleul, camomille, verveine... Que du naturel ! affirme-t-il avec un sourire qui laisse un peu perplexe. Vous voulez essayer ? propose-t-il gentiment, comme un serpent qui proposerait une pomme.

- Non merci, monsieur ?..

- Mes amis m'appellent Max, répond le patron avec un sourire à trente-huit dents. Et vous ? Comment vous vous appelez ?

- Je suis Sélénia, fille de l'empereur SEFRAT DE MATRADOY, quinzième du nom, Gouverneur des Premières Terres.

- Wooa !! lance le patron qui joue l'impressionné. Votre Altesse ! ajoute-t-il en se courbant pour un baise-main. Sélénia retire sa main pour présenter ses compagnons.

- Lui c'est mon frère, SAÏMONO DE MATRADOY de Bétamèche. Mais vous pouvez l'appeler Béta.

Arthur a assez bu pour se présenter tout seul.

- Et moi c'est Arthur ! De chez Arthur ! Pourquoi avez-vous coupé toutes mes pailles ? demande-t-il, aussi direct que l'alcool le lui autorise.

- C'est le business ! Les séides nous ont demandé de les nettoyer et de les guider vers la rivière noire, celle qui mène directement à Nécropolis.

À l'annonce de cette nouvelle, nos trois héros se sont redressés, pleins d'espoir.

- C'est précisément là où nous devons nous rendre ! Pouvez-vous nous aider ? demande la princesse sans détours.

- Eh ?! Doucement Princesse ! Nécropolis c'est un aller simple !

Pourquoi voulez-vous aller dans un endroit pareil ? interroge le patron.

- Nous devons détruire M., avant qu'il ne nous détruise, confie Sélénia.

- Rien que ça ?! répond Max, un peu surpris.

- Rien que ça ! réplique Sélénia, sérieuse comme jamais. Max a de quoi s'inquiéter.

- Et pourquoi M. veut-il vous détruire ? demande-t-il, curieux de nature.

- C'est une longue histoire, assure la princesse. Disons que je dois me marier dans deux jours et succéder à mon père, et M. le maudit n'est pas de cet avis. Il sait qu'une fois que je serai au pouvoir, il ne pourra plus jamais envahir notre pays. Ainsi est écrite la prophétie.

Max semble très intéressé, surtout par la première partie qui concerne le mariage.

- Et... Comment s'appelle l'heureux élu ?

- Je ne sais pas. Je ne l'ai pas encore choisi, répond la princesse, un peu hautaine.

Max sent l'opportunité de se placer et lance un sourire trop large pour être honnête. Arthur sent le manège (et l'alcool).

- Oh là ! Doucement camarade ! lui lance Arthur en le repoussant d'une main. On est en mission, là ! Et elle est pas finie la mission !

- Justement, avant de repartir, vous méritez un peu de réconfort ! Jack ?! Remets-nous ça ! C'est ma tournée ! propose le patron, à la grande joie de Bétamèche.

Tandis que Jack-le-rasta s'affaire à remplir les verres, Max a filé vers le D.J., installé à côté du bras de l'électrophone.

- Easylow ?! Fais-moi tourner la boutique ! lui lance le patron, un peu pressé.

D.J. Easylow se penche aussitôt vers l'arrière de l'électrophone et réveille les deux Koolomassaï qui s'endormaient sur leur racine à fumer.

- Debout les gars ! Envoyez la sauce ! leur lance Easylow. Les deux fumeurs se ramassent mollement et s'étirent, comme de la guimauve.

Ils s'approchent d'une énorme pile d'un volt cinq et la font rouler jusqu'au réceptacle à piles. Dès que la batterie est enclenchée, les lumières s'activent et balayent la piste. Le trente-trois tours se met doucement en marche et Easylow pousse le saphir jusqu'à la chanson de son choix. Ça sent le quart d'heure américain.

Max se penche vers Sélénia, plus dragueur que jamais. « M'accordez-vous cette danse ? », demande-t-il, poli comme un gentleman. Sélénia sourit, pas Arthur.

- On a beaucoup de route, Sélénia ! On devrait y aller ! lance-t-il, inquiet de la concurrence.

- Cinq minutes de détente n'ont jamais fait de mal à personne ! répond Sélénia qui accepte la proposition, autant par plaisir que pour taquiner Arthur.

Max et Sélénia rejoignent la piste de danse et démarrent un slow.

- Béta ?! Fais quelque chose ?! peste Arthur, jaloux comme un Mül-mül.

Bétamèche, pour toute réponse, ingurgite à nouveau son Jack-fire.

- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?! demande-t-il en rotant comme une fusée. Elle a mille ans dans deux jours. Elle est grande maintenant !

Arthur est dépité. Bétamèche laisse traîner son regard sur le bar et aperçoit un Koolomassaï, un couteau à la ceinture.

- Mais c'est mon couteau ?! s'exclame Bétamèche. Je vais aller lui dire deux mots à ce voleur !!

Bétamèche se lève, siffle au passage le Jack-fire de sa sœur et s'éloigne vers le bar, d'un pas décidé.