Il la trouve drôlement fourrable, cette fille. Aldo, c’est un sabreur de bonne souche. Il aimerait l’emplâtrer en levrette, la dame de compagnie ; dans la salle de bains, par décence. Elle s’accouderait au lavabo, il lui placerait le compas à la bonne hauteur et lui jouerait une barcarolle vénitienne, ses paluches bien étrangleuses sur les hanches étroites de la donzelle. Seulement voilà : il n’ose pas. Il a peur d’une rebuffade. Et même peur d’elle tout court. Elle l’impressionne. Il y a dans le regard d’Ellena une petite lueur qui désempare pas et le trouble.
Enfin, on verra…
Il est surpris de trouver la clé sur la lourde. Entre. Dans la chambre, y a que le cadavre de la « comtessa » (ça lui a drôlement plu, cette appellation du docteur Pinaud). Bien sage, bien raide entre ses bougies, la mère. Un chapelet entortillé autour de ses mains de cire. Ça pue le confiné, la mort. Il conviendrait d’entrouvrir la porte-fenêtre. Seulement un chat pourrait entrer. Aldo rote le chou de la perdrix. S’installe dans le fauteuil et attend.
Où donc est passée la Mencini ?
Il rote de rechef, librement, mais réalise qu’en fait il n’est pas « vraiment seul ». La morte constitue une présence, encore plus respectable que celle d’un vivant. Il évente de la main l’odeur tenace et réfrène la troisième fusée qui se préparait. Il aime le chou, Aldo, mais ne le supporte pas. Le moment de la dégustation est ineffable, mais les suites sont toujours fâcheuses. Et dire qu’il va lui falloir déféquer ça ! Ses ancêtres, au moins, avait la judicieuse idée d’installer un dégueularium dans leur maison. Pourquoi avoir abandonné ces mœurs confortables ?
Enervé, il se lève, va au téléphone et compose le numéro de l’appartement d’Ellena. Ça ne répond pas. Il appelle alors la réception pour demander si on a aperçu la jeune femme. Le préposé (chapitré par Alexis) répond qu’elle est partie depuis bientôt une heure après avoir commandé un taxi.
Là, il pige plus, Aldo Morituri. Ça le flèche part en part, une nouvelle pareille ! Un taxi, à cette heure ? Mais pour aller où ? Et sans le prévenir ni lui laisser le moindre message ! Y a quelque chose qui foire !
Mais quoi ?
Allongé sur mon pucier, je regarde au plaftard un reflet de ma lampe. C’est la lumière qui a inventé la peinture en modelant des ombres. Une confuse arabesque s’inscrit, dans laquelle je crois discerner une silhouette de femme nue dans une jungle. Parfois, le marbre produit de ces effets. Si tu le fixes, il s’arrache à sa banalité et ses veines dessinent des motifs plus ou moins abstraits comme un kaléidoscope.
Mon biniou grésille. C’est le gonzier de la réception. Il murmure à voix très basse :
— M. Morituri vient d’appeler.
— Vous lui avez dit que Mlle Mencini était partie ?
— Affirmatif !
Tiens, il a fait son service militaire y a pas longtemps, le préposé.
— Très bien, merci.
Je raccroche, me remets debout d’une détente en biais et vais me coiffer dans ma salle de bains. Au-dehors, la vase produit un bruit de cataracte qui domine presque celui de l’océan. Histoire d’eau ! Elle tambourine sur la grande vitre de la baie. A travers une muraille floue, on distingue, au large, les loupiotes des bateaux de pêche en action. « O combien de marins… » J’imagine ces braves gars de la péninsule armoricaine s’agitant, en suroît jaune, sur le pont poisseux de leur chalutier. Ils prennent d’incessantes claques mouillées dans la gueule. Ça pue le poisson et le goudron. Une odeur « accumulée » qui a tout imprégné. Et ici, à quelques encablures (j’ai toujours raffolé du terme), une bande de vieux zozos délabrés se font titiller la viandasse pour réparer du temps l’irréparable outrage.
Et me voilà devant la chambre de la signora Morituri. Il y a un timbre (pour la réponse) ; je le presse.
Aldo vient ouvrir. Il a des filets de sang dans ses yeux : giclettes de vinaigre sur des huîtres.
Il me défrime, me reconnaît.
— Oui ? demande-t-il.
— Je peux vous entretenir un instant, signor Morituri ?
Acquiescement.
D’instinct, il m’entraîne loin du cadavre, près de la terrasse.
— Je viens d’apprendre que la signora Mencini a quitté l’institut, attaqué-je. Pouvez-vous me dire où elle s’est rendue ?
Il effare en plein, va pour dire, se tait, hoche la tête, écarte ses bras, les laisse retomber.
Puis, après un cloaque intérieur, il demande :
— Qui êtes-vous ?
— Commissaire San-Antonio des Services Spéciaux (j’adore cette formule dont je suis le modeste inventeur). Je me trouve dans cet institut afin d’y enquêter à propos d’une électrocution collective survenue dans un bassin de traitement.
Il rougit, frotte sa conjonctivite du médius et de l’index joints, finit par balbutier d’un ton mourant :
— Et alors ?
J’ai envie de lui répondre qu’alors Zorro est arrivé. Lui souris, mais sans entrain. S’agit d’une mimique plutôt que d’un sourire aimable. Il le sent bien. Les Ritals, fais-leur confiance. Psychologues, ils sont, et c’est ce qui explique leur réussite collective à travers le monde.
— Alors, reprends-je, j’ai été amené à étudier le pedigree de tout le monde, ici. Vous comprenez ça, signor Morituri ?
Il opine.
— Vous connaissez bien Mlle Mencini ?
— Depuis qu’elle s’occupe de ma mère…
— Il y a longtemps qu’elle est à son service ?
— Quelques mois, trois ou quatre, je ne me le rappelle plus très bien.
— Comment l’avez-vous engagée ?
— Ce n’est pas moi, mais la mamma. Je crois qu’elle a passé une annonce dans le journal. Plusieurs demoiselles se sont présentées ; elle a choisi la Mencini parce qu’elle lui trouvait de la classe.
— Elle lui a demandé des attestations d’employeurs ?
Il hausse ses robustes épaules.
— Je ne saurais vous le dire. Ma mère (il se signe en trois exemplaires, rapidement) était une personne d’élans. Elle obéissait à des foucades. La Mencini lui a plu et son engagement a été spontané.
— Vous-même n’avez pas pallié la fougue de votre mère en prenant des renseignements sur quelqu’un qui allait devoir partager sa vie ?
Il soupire avec un début de lassitude et peut-être, en y regardant de près, d’irritation.
— Je suis un homme terriblement occupé, vous savez !
— Vous n’avez pas une épouse, voire des collaborateurs qui auraient pu s’en charger ?
Là, il soupaulaite, le constructeur. Il est habitué à commander. Les questions, d’ordinaire, c’est lui qui les pose !
— Mais santa madonna, commissaire, est-ce si grave ?
— A vous d’en juger. Il se trouve que Mme votre mamma a vécu pendant plusieurs mois en compagnie d’une des pasionarias des Brigades Rouges Internationales, recherchée par votre police.
L’apoplexie !
Il rubiconne. Violit. Verdit (Guiseppe).
— C’est de la folie ! soupire-t-il.
— Nous vivons une époque dangereuse, monsieur Morituri. Je suppose que Mlle Mencini a percé à jour mon identité, qu’elle a pris peur et s’est enfuie.
— Mon Dieu, quelle affaire !
— Fâcheuse pour vous, dis-je avec une fausse compassion qui servirait de laxatif à un serpent python venant d’avaler la photo de Jean-Marie Le Pen.