C’était la partie la plus méridionale des landes de Lunebourg, la plus basse et la plus désolée aussi. Là, même en été, point de genévriers ou de bruyères comme dans le Nord rocheux. Un paysage d’une laideur et d’une tristesse indicibles, sans forme ni couleur. Une eau grise, des graviers, des plaques d’herbe rare et jaune avec à l’horizon, pour délimiter le ciel de la terre, un rideau de grêles sapins aux fûts dégarnis ressemblant davantage à la grille d’une prison qu’à un élément de végétation. Quant au château, il dressait sur une boucle de l’Aller qui fournissait l’eau de ses sources, ses murailles de brique d’un rouge sang séché renforcées de colombages de fer en forme de croix et ses tours aveugles où veillaient des soldats l’arme sur l’épaule. Aurore ne put s’empêcher de frissonner et le froid n’y était pour rien. Difficile de croire que cette rivière était la même qui chantait à Celle !
Escorte et carrosse s’arrêtèrent devant le pont-levis relevé. L’officier qui commandait vint au bord de la douve, levant la tête vers le crénelage où se penchait une silhouette. Il annonça d’une voix forte la duchesse de Brunswick-Lunebourg-Celle et ordonna que le pont soit abattu et la herse ouverte.
L’autre sur sa tour bredouilla quelque chose de peu intelligible d’où il ressortit qu’il allait prévenir M. le gouverneur. L’instant suivant, la lourde plaque de madriers renforcée de ferraille descendait lentement en grinçant et vint s’encastrer dans son logis à quelques mètres des chevaux. Presque simultanément accourut le maître des lieux : Auguste-Henri von Wackerbach, un homme entre deux âges dont la figure n’avait rien d’avenant mais annonçait un buveur de bière confirmé. Pas rasé, il avait dû être surpris dans son négligé : sa perruque donnait de la bande, sa tunique copieusement galonnée d’or était à peine boutonnée et il tenait son chapeau à l’envers. Visiblement inquiet, il vint à la portière à laquelle Eléonore se pencha sans tarder, son visage encore masqué. Wackerbach se cassa en deux :
- Que… que désire Son Altesse ?
- Voir ma fille ainsi que ce laissez-passer m’en donne l’autorisation, fit-elle en présentant le document que le « gouverneur » prit avec autant de précautions que s’il s’agissait d’un fer rouge.
- C’est que… il est déjà tard. Mme la duchesse vient juste de rentrer de sa promenade et c'est l’heure où elle se repose.
- Peu importe ! Je veux la voir, vous dis-je !
Ce disant, elle écartait le masque de velours noir afin qu’il vît nettement son visage courroucé qui, à l’évidence, l’effraya. Il essaya encore, sottement, de gagner un temps inutile :
- Et… l’autre dame ?
- La baronne Berckhoff, ma dame d’honneur. Elle n’est pas autorisée à voir la princesse et restera dans la voiture sous la garde de l’escorte… à laquelle vous pourriez peut-être offrir des boissons chaudes !
- Ma… Madame la duchesse compte… coucher céans ?
- Non. Nous chercherons une auberge ! Il suffit maintenant ! Avancez, cocher ! ajouta-t-elle en se rejetant en arrière et en remettant son masque…
La voiture se mit en marche lentement. A l’intérieur, il faisait très ombre.
- C’est le moment ! souffla la duchesse. Prenez garde ensuite à bien jouer votre rôle ! Et que Dieu soit avec vous !
Rapidement elles ôtèrent leurs mantes qu'elles échangèrent en même temps que leurs places. Les vêtements qu'elles portaient en dessous étant rigoureusement semblables, les masques aussi, c’était à s’y méprendre. Eléonore ôta ses bagues et le bracelet à ses armes qu’elle tendit à son double.
- Il ne faut rien négliger, murmura-t-elle. Faites très attention de surveiller votre voix - depuis la veille, Aurore s’était consciencieusement efforcée de copier le timbre légèrement enroué par un reste de rhume qui facilitait les choses.
On avait franchi le pont-levis, la voûte gothique où s’encastrait la herse et à laquelle succédait une porte à pentures de fer. La voiture s’arrêta au milieu d’une cour qui ressemblait davantage à un puits qu’à une cour d’honneur digne de ce nom. Dans la lumière pauvre d’un crépuscule précoce que trois ou quatre torches plantées dans les grilles s’efforçaient de pallier, Aurore vit des poules en liberté et même un cochon qui, près de la porte ouverte des cuisines, dévorait les détritus qu’on venait de lui jeter. Quel décor pour la délicate créature qu’aimait Philippe !
Soutenue par l’officier d’escorte, elle descendit précautionneusement du carrosse pour se diriger vers une tourelle abritant l’escalier. Dans un château normal, un laquais aurait dû l’y attendre armé d’un candélabre. Là, c’était un soldat tenant une torche dont la flamme rabattue par un coup de vent manqua d’effleurer son visage heureusement protégé par le masque.
- Prenez donc garde, maladroit ! gronda-t-elle du ton exact qu’eût employé Eléonore.
L’homme marmotta une vague excuse et la précéda dans la vis de pierre aux marches usées dont les murs, ayant dû être hâtivement nettoyés, laissaient paraître des traces de salpêtre. Cela sentait affreusement l’humidité…
A l’étage, on pénétra dans une antichambre meublée d’une tapisserie, d’un coffre et de deux bancelles où veillaient deux gardes. Au-delà, il y avait une assez vaste pièce où de lourds meubles Renaissance, du velours jaune et de rares dorures s’efforçaient de composer un salon. Un vieux gentilhomme y jouait aux échecs avec une dame presque aussi âgée que lui mais à l’annonce de la duchesse ils se levèrent pour la saluer. Celle-ci leur rendit une brève inclination de la tête :
- Je veux voir ma fille, leur dit-elle sans prêter attention aux noms qu’ils prononçaient pour se présenter. A eux deux, ils devaient composer la majeure partie de la « cour » d’Ahlden. A ce moment, la porte s’ouvrit sous la main d’une femme de chambre portant des vêtements pliés sur son bras. Elle eut à peine le temps d’esquisser une révérence devant cette femme majestueuse somptueusement vêtue dont la mousseline des coiffes cachait la majeure partie de la figure. Celle-ci l’écarta de la main et franchit la porte avant qu’elle n’eût le loisir de la refermer, puis rabattit elle-même le battant en ordonnant :
- Qu’on nous laisse seules !
Ainsi qu’elle le pensait, elle se trouvait dans la chambre de Sophie-Dorothée et la vit assise, près de la cheminée de pierre, dans une cathèdre d’ébène garnie de coussins, regardant sans les voir les jeux des flammes dont le reflet donnait un peu de vie à son visage aux yeux clos… Habillée de velours noir sans un bijou, sans la moindre dentelle pour en adoucir la rigueur, les mains abandonnées sur ses genoux, elle semblait incroyablement fragile et désolée. Tout cela Aurore l’observa le temps d’un éclair. Son entrée tumultueuse à souhait avait réveillé la jeune femme qui, instantanément, fut debout :
- Veuillez me pardonner, Madame, mais je ne souhaite pas votre venue !
- Dans ce cas, fermez les yeux. Je désirais vous parler. C’est il me semble chose naturelle et dont jusqu’à présent on ne m’a pas accordé licence.
Elle repoussa d’une main ses dentelles et de l’autre posa un doigt sur sa bouche.
- Vous !… souffla Sophie-Dorothée, qui l’instant suivant entrait dans le jeu avec une étonnante présence d’esprit, ce qui soulagea infiniment sa visiteuse. « Il est évident que je ne peux vous en empêcher ! » enchaîna-t-elle avec un soupir de lassitude.
Imitant l’espèce de majesté désinvolte qui caractérisait la duchesse, Aurore vint tendre ses mains dégantées à la chaleur du feu en les frottant l’une contre l’autre :