Vrai ? Faux ?
Barras ne peut que réagir car cette rumeur le sert. À huit heures du soir, le 17 fructidor an V (3 septembre 1797), les triumvirs se réunissent chez Reubell avec les ministres et le général Augereau.
Ils vont siéger en séance permanente.
Barras dicte une Adresse à la nation :
« Sur les avis parvenus des dangers que courait la République et de l’attaque que les conspirateurs royaux se proposaient de hasarder pour égorger le Directoire et pour renverser la Constitution, le Directoire exécutif, présents les citoyens Reubell, Révellière et Barras, s’est constitué en séance permanente. »
Les premiers ordres d’exécution sont transmis en grand secret. Les troupes de Hoche doivent se tenir prêtes à avancer. Cinq mille hommes de l’armée d’Italie et deux mille hommes de l’armée de Rhin-et-Moselle sont dirigés d’urgence vers Marseille, Lyon et Dijon.
Le service des postes et messageries est suspendu.
On imprime des proclamations, et on commence à afficher ces placards énormes qui reproduisent les pièces saisies par Bonaparte dans le portefeuille rouge de D’Antraigues. Elles prouvent la trahison de Pichegru. Sont menacés de mort tous ceux qui soutiendraient le général félon.
Ce 18 fructidor an V (4 septembre 1797) vers trois heures du matin, commence le coup d’État.
Un coup de canon tiré du Pont-Neuf, mais si faible que les Parisiens ne l’ont guère entendu, donne le signal de l’action.
Les troupes envahissent les Tuileries, les quais, les ponts de la Seine.
Le général Ramel veut faire face aux douze mille hommes d’Augereau, mais ses huit cents grenadiers refusent de s’opposer aux troupes « républicaines ».
« Nous ne sommes pas des Suisses, disent-ils. Nous ne voulons pas nous battre pour Louis XVIII. »
Ramel est arrêté.
Les députés présents qui refusent de quitter les lieux sont « arrêtés tumultueusement ».
« Te voilà, Pichegru, chef des collets noirs, chef des brigands », lance un soldat en saisissant le général par l’épaule.
« Chef des brigands ? Oui, puisque je t’ai commandé », rétorque Pichegru.
Carnot averti a réussi à s’enfuir par le jardin du Luxembourg et la rue Notre-Dame-des-Champs.
Reubell et Barras s’emportent.
« Si Carnot avait été tué, dit Barras, il l’aurait été très légitimement, parce qu’il vaut mieux tuer le diable que de se laisser tuer par lui… »
Barthélémy, le dernier des Directeurs, est arrêté dans son Ut :
« Vous êtes un traître et mon prisonnier », dit l’officier qui l’entraîne.
Barthélémy refuse de démissionner. On le conduit à la prison du Temple et de là vers le bagne de Guyane.
Les royalistes qui avaient espéré réunir au moins quinze cents hommes pour résister ne se retrouvent qu’à treize…
Dès lors, les violences sont limitées à quelques bousculades, à quelques soufflets.
Augereau a arraché les épaulettes du général Ramel, lui a serré la gorge puis l’a giflé.
Pichegru qui s’est débattu a été emmené, roué de coups.
Les députés qui protestaient ont été arrêtés.
Un officier leur a lancé :
« La loi, c’est le sabre. »
Et ils sont conduits à la prison du Temple.
Le Directoire va réunir les députés fidèles, dans la salle de l’Odéon, pour les Cinq-Cents, et dans l’École de médecine pour les Anciens.
Et ce sont les grenadiers du Directoire qui, félicités, vont assurer le service d’ordre.
Vers cinq heures du soir, une petite bande de trois cents hommes « armés de piques, les bras retroussés, brandissant des sabres, blasphémant le Ciel et Pichegru, traînant trois pièces, deux de canon et une d’eau-de-vie et hurlant d’une manière effrayante la chanson dénommée La Marseillaise », venant des faubourgs, traverse le Pont-Neuf et arrive au palais du Luxembourg.
Le Directoire leur fait jeter une cinquantaine de louis. Et ils regagnent les faubourgs, accompagnés par la police qui a sans doute suscité la manifestation.
Le coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) n’a pas eu besoin du peuple pour réussir.
Dès le 5 au soir, les barrières de Paris sont rouvertes. Les Postes et Messageries reprennent leur service interrompu. Les Conseils votent d’urgence deux lois. La première proclame que le général Augereau et les braves défenseurs de la liberté ont bien mérité de la patrie. La seconde que les troupes peuvent franchir le périmètre constitutionnel et entrer dans Paris.
Où le calme règne.
Les vainqueurs, Barras, Reubell, La Révellière-Lépeaux, et les députés hostiles aux royalistes et aux clichyens, ont les mains libres.
« La loi, c’est le sabre », avait dit un officier.
C’est cette règle qui est appliquée au nom de la « conservation de la Constitution ».
Point besoin de s’embarrasser de procédures judiciaires.
« L’esprit public est trop mauvais, dit Boulay de la Meurthe, membre du Conseil des Cinq-Cents qui fut l’ami de Camille Desmoulins. La force est pour nous en ce moment. Profitons-en. »
Et à la tribune, il martèle sa conviction :
« Vous devez sentir que les formes lentes, purement judiciaires, ne peuvent avoir lieu en ce moment. Vous, les vainqueurs aujourd’hui, si vous n’usez pas de la victoire, demain le combat recommencera mais il sera sanglant et terrible. »
Ainsi, les anciens Jacobins retrouvent le ton de l’an II.
Au Conseil des Anciens, le général Marbot déclare :
« Nous n’avons pas besoin de preuves contre les conspirateurs royalistes. »
Les soldats, présents dans les tribunes, acclament ses propos, crient : « Allons le pas de charge. »
Et Barras, au nom des Directeurs, envoie un message aux députés :
« On vous parlera de principes, on cherchera des formes, on voudra des délais. Quel sentiment funeste ! »
Il s’agit de voter des lois de proscription, d’annuler les élections dans quarante-neuf départements, donc de démettre cent quarante députés (quarante-cinq des Anciens, quatre-vingt-quinze des Cinq-Cents).
Et de condamner à la déportation et à la confiscation de leurs biens onze membres des Cinq-Cents et quarante-deux des Anciens.
Les lois contre les émigrés et les prêtres réfractaires sont remises en vigueur : et un arrêté individuel du Directoire suffit pour condamner à la déportation.
On exige des électeurs, des citoyens – et des prêtres –, qu’ils prêtent un « serment de haine à la royauté et à l’anarchie, d’attachement et fidélité à la République et à la Constitution de l’an III ».
La presse est placée sous surveillance. On supprime quarante-deux journaux dont six en province.
Et le Directoire se donne le pouvoir d’en déporter « les propriétaires, entrepreneurs, directeurs, auteurs et rédacteurs… » !
Ainsi, la presse « contre-révolutionnaire » disparaît.
La Constitution de l’an III n’est plus que le paravent de la dictature des Directeurs.
Barras est réellement le « roi de la République ».
Et la « guillotine sèche » – le bagne de la Guyane – fait silencieusement son office.
Des commissions militaires condamnent à la déportation trois cent vingt-neuf « coupables de trahison », dont cent soixante-sept périront. Mais La Révellière-Lépeaux peut écrire que la « glorieuse journée du 18 fructidor s’était passée sans qu’une goutte de sang ne fût répandue ».
Le Directoire continue, en l’an VI, et en l’an VII, à condamner à la déportation.
Il s’agit d’écraser la tête du « serpent royaliste ». Et le Directoire paraît si fort que Londres rappelle son agent à Genève, le grand dispensateur de fonds aux « manufactures » royalistes : Wickham.