Miracle de l’ingéniosité et de l’énergie béruriennes : en vingt-huit mesures, plus un tombé, le ciseau s’enfonce jusqu’à la garde.
— Marbre on pas marbre, se réjouit le Foreur, on y a eu sa peau, à cette garcerie de cloison.
Il retire délicatement l’outil. J’appréhende un peu, me demandant si la poudre blanche tombée de l’autre côté ne va pas attirer l’attention.
Béru se paie le premier jeton. Mais il a beau river sa prunelle exercée à l’orifice, il déclare ne rien voir.
— M’est avis qu’on est entré dans un dargif de nègre, dit-il finement. T’aurais pas faussé tes calculs, des fois ?
Je me reporte à mon plan et confirme la certitude que j’ai de ne pas m’être trompé. A mon tour je mate au trou. Effectivement, on y voit que du noir intégral.
— Trouve-moi un fil de fer, Gros !
Il cherche alentour et, avec art et tactique, le voilà qui dépiaute un abat-jour pour s’approprier son armature métallique. Usant de la tige de cuivre comme d’un crochet, je l’introduis dans le trou et la pousse en avant. Un bruit cristallin se fait entendre de l’autre côté de la cloison. J’ai pigé : à l’endroit de notre percement, il y avait une desserte et nous avons débouché à l’intérieur d’un meuble. Dans un sens c’est une veine car nous sommes ainsi assurés que notre trou est invisible de chez le prince. Par contre il nous est impossible de regarder ce qui s’y passe. Pourrons-nous du moins entendre les conversations ? That is the question.
Béru est mécontent.
— Vois-tu, fait-il en s’affalant, exténué, sur une banquette, quand on a la cerise, on a la cerise. J’ai remarqué, dans la vie, tout est distribué par tranches : le bonheur comme la merde ! On devrait pas insister. Confier l’enquête aux confrères. Du moment qu’on est à la fois victimes et enquêteurs ça fausse les brêmes.
Je fustige son attitude défaitiste comme il le mérite.
— Un Bérurier peut mettre les pouces, déclaré-je, mais pas un San-Antonio ! Libre à toi d’abandonner, Gros. Je te retiens pas !
Mes paroles lui font saigner l’orgueil. Il redresse la tête.
— T’as raison, San-A. Je débloque, ça vient de ce que j’ai déjeuné d’un sandwich. Je me décalorise à tout berzingue. Songe qu’il est déjà sept plombes et que mon estomac fait des plis.
Je découvre qu’il a raison et que moi aussi je meurs de faim.
— Nous allons nous faire servir un repas ici, décidé-je.
Du coup, le revoilà au beau fixe. Je demande qu’on nous dépêche le maître d’hôtel. Un monsieur à tronche de notaire hépatique se présente dans un bel habit bleu nuit. Il tient la carte du restaurant : une sorte de parchemin format document historique. On s’attend à trouver un fac-similé de l’édit de Nantes à l’intérieur. En fait, douze colonnes de délices (au féminin pluriel bien entendu) s’offrent à nos papilles gustatives. Après quelques véhémentes discussions nous nous décidons pour deux œufs brouillés aux truffes et pour un ris-de-veau-Princesse Palatine. Les jœufs et les ris, quoi ! Le tout arrosé de blanc de blanc. Avec des sorbets pour finir…
Tout un programme !
2
LES FESSES DU PRINCE
Dites donc, je m’aperçois que je viens d’écrire un chapitre un peu long sur cette prodigieuse aventure. Faut pas vous gêner, mes frères : libre à vous de le découper, de le subdiviser, de l’élaguer, de l’énucléer, de le sabrer, de le déshydrater, de le réduire, de le digester, je ne suis pas sectaire. Y a des tordus plumassiers, je les connais ; leur prose, c’est sacré. Les théâtreux surtout. Une virgule qu’on leur change, les voilà qu’envoient du papelard timbré, ou bien leurs témoins, ou mieux encore, des gifles. Dieu thank you, je ne suis pas de ce tonneau. Mes bouquins, les gars, vous pouvez les bricoler à votre idée. Mettre toutes les pages paires ensemble, avec ma paire à moi par-dessus pour couronner le monument ; ou bien les déguiser en grille de code secret, ou aussi récupérer les points-virgules pour le cas où votre stylo n’en comporterait pas. Vous pouvez arracher les pages pour envelopper des œufs, découper les dessins de Roger Sam afin de vous confectionner des sous-verres ou mettre les fautes de français dans une pochette en matière plastique histoire de les lire à mes confrères jalminces (paraît qu’il y en a, mais comme je m’abstiens de les fréquenter, je n’ai pas l’occasion de m’en réjouir).
Je cause ainsi à seule fin de vous mettre à l’aise. Vous auriez envie de me revendre au bouquiniste du coin, surtout n’hésitez pas. Notez, ça serait un manque à gagner pour vos petits lardons, plus tard, mais ça vous regarde. Tant pis pour eux si les San-A. de la période Niaise ou ceux de l’époque Cudaye manquent à la collection. Les grands-parents imprévoyants pullulent. Des mecs qui vous déshéritent sans savoir, parce qu’ils placent leur artiche dans l’emprunt russe, qu’ils font du bois d’allumage avec les meubles Louis XIII du grenier ou qu’ils obstruent un carreau cassé avec un original de Rouault, y en a des tonnes et des pleins wagons. Nos grands vieux auraient jamais fait de couennerie, on serait tous des Crésus, mes lapins. Goinfrés à bloc, avec un bas de laine bourré comme de la peau d’andouille. On serait collectionneurs de Modigliani on de Vlaminck au lieu d’être copocléphiles. Ça ferait peut-être plus bath, de vivre sous le signe de la peinture de maître plutôt que sous le signe du porte-clés-réclame, dites ? A ce que je me suis laissé causer, y a une tapineuse de la Madeleine qui a frappé le sien pour distribuer à ses aficionados. La prime à la fidélité en quelque sorte. A la troisième passe on y a droit. Ça représente un bidet avec une dame en train de faire du jumping dessus. Les amateurs font la queue.
On s’entifle notre en-cas de malheur. Bien que nous eussions le cœur serré, l’œsophage fonctionne bien. De temps à autre je vais cloquer l’entonnoir de ma portugaise contre le trou beethovénien. De l’autre côté, c’est toujours l’obscurité et le silence ; mais voilà qu’en plein sorbet framboise un bruit de vaisselle remuée nous fait tressaillir. Je reprends mon observation et j’ai la satisfaction d’apercevoir la salle à manger du prince à travers une pile d’assiettes. Les portes de la desserte sont ouvertes, nous découvrant une grande partie de la pièce. La table en marbre est garnie d’une nappe en dentelle et décorée d’orchidées. Des flambeaux d’argent achèvent (et prends mon sang) de lui donner un air de fête. Deux maîtres d’hôtel finissent de dresser le couvert. D’après mon champ visuel, j’estime que les convives (vive les convives les cons vivent) seront plus de quatre mais moins de six. Petit souper fin, quoi !
Un des loufiats s’approche en gros plan jusqu’à presque m’obstruer le trou du voyeur. On dirait un effet cinémateux. Il s’empare d’une pile de rince-doigts et me restitue l’image.
— Tu vois quoi t’est-ce ? demande Béru en soufflant sur sa glace pour la réchauffer.
Je lui intime l’ordre de la fermer car, comme provoqués par le timbre du Gros, les larbins se mettent à causer et il s’agit pas d’en perdre une broque. Le plus vieux, une sorte de Levantin comme son auguste maître, déclare en zézayant et en s’asseyant que la soirée va être rude. Son alter ego, un rouquin espagnolisant, renchérit.
— C’est un coup de six heures du matin ! Qui y aura-t-il, déjà ?
— L’ambassadeur du Tatankelkun et son petit ami des ballets Georges Rugueux…
— Ça fait que trois. Les deux autres ?
— Des travestis que le prince a demandés chez Mme Eva.
— Qui c’est, Mme Eva ?
— Une mère maquerelle spécialisée dans les bonshommes. Depuis quelque temps, j’ai idée que Son Altesse prend goût à l’œil de bronze. Il délaisse ces dames au profit de ces messieurs. Ce soir, ça promet !