Béru apporte une heureuse diversion en vitupérant l’ambassadeur qui vient de lui lance-pierrer sa jarretelle.
— Non, mais dis donc, pépère, t’es un sacré frivole dans ton genre ! s’égosille Mme Alexandrine-Benoîte Bérurière.
Et, prenant la tablée à témoin :
— Ce vieux jaunasse qui me file un coup de paluche au risque de me faire filer une maille du bas ! Qu’après j’eusse eu une échelle que la grande des pompelards serait un escabeau de libraire en comparaison ! On peut pas les tenir à c’t’âge ! C’est le démon de la centaine qui te taquine déjà, eh, délabré ! Et il fait ses coups en douce, le goret ! Sous la nappe, à la mine-de-rien ! T’as donc pas entendu ce que mon Altesse a dit ? Il me plaçait sous son sein privé ! En voilà un drôle d’invité qui taquine le cheptel de son n’hôte ! Malpoli, va ! Et ça se dit ambassadouille de mes deux cœurs ! On vous apprend le protocole dans « Les polissonneries de Madame la Baronnedans ton bled pourri, dis, libertin ?
Il siffle son verre de cheval-blanc et enchaîne sur sa lancée, après avoir passé le grand développement.
— Faire le joli Roméo avec cette frime de momie, faut de la santé ; t’as les pognes glacées, vieille frappe ! J’ai cru tout d’abord qu’un serpent à cinq branches me grimpait sur les jambons.
Il désigne Mister Savonnette à travers la table rutilante de cristaux.
— Quand je pense que ce coquin petit sapajou te sous-loue de l’extase, j’en ai des lancées dans la moelleuse épine[46]. Faut qu’il ait le sac à frissons doublé en zinc pour subir tes audaces, eh, vestige ! Et puis me regarde pas commak, j’ai la laitance qui tourne au yaourt ; même avec cinquante piges de moins, tu devais pas être comestible, mon pote ! J’ai idée que ton papa t’a fait à la main, c’est pas possible autrement. T’as pas une bouille à avoir été conçu au chant des sommiers.
Chose curieuse, au lieu de se fâcher, l’Excellence se boyaute à tout-va. Elle s’en désarrime le râtelier, elle s’en fait craquer les commissures. Le prince, quant à lui, semble de plus en plus tendu. Et je comprends pourquoi il ne partage pas l’hilarité générale. Maintenant il sait que nous ne sommes pas de vrais travestis mais des gens nocifs pour sa quiétude princière, travestis en travestis. Béru vient de faire allusion aux fonctions de l’ambassadeur ; or, au moment des présentations, le prince ne nous a pas précisé la qualité de ses hôtes, mais seulement leurs prénoms.
Posant sa serviette, il se lève, lâche un mot d’excuse et quitte la table. J’en mène moins large qu’une lame de couteau dans une motte de beurre. Il se prépare des choses mauvaises pour notre santé, mes petits lapinos. Si on a démarré dans le libertinage, on risque de finir dans le drame noir.
— Tu devrais te calmer un peu, Alexandrine, interviens-je, comme le Gros repart à l’assaut de son voisin. On est dans le monde et tu ne sembles pas très bien t’y tenir.
Il va pour protester, mais mon œil en point d’exclamation le stoppe. On se connaît, Bibendum et moi. On marche aux regards… Il comprend que je lui crie « danger ». Alors il retient sa vapeur. Il se calme.
— Ce que tu fais chichiteuse, bougonne-t-il, Monsieur le chargé d’embrassades se gaffe bien que je le chinais. Il est pas gâtouillard au point de prendre mes vannes argent comptant.
L’intéressé rit de plus belle et le prince réapparaît, calme et plus serein qu’un canari. Y a que le danseur des ballets Rugueux qui ne moufte pas. Il a que l’intelligence des pieds, M’sieur Savonnette. Les saillies passent au-dessus de sa tête (pas toutes, notez bien). La tortore continue. Béru, attentif, lichetrogne un peu moins et quand on passe au salon pour le caoua, il me demande en loucedé ce qui arrive.
— J’ai idée qu’entre ma réflexion à propos d’Hildegarde et la tienne sur la qualité d’ambassadeur du vieux bonze, Kelbel a la puce à l’oreille. Alors méfiance !
— Des complots ? demande le prince en nous mettant à tous deux une main sur l’épaule.
Le Gros part d’un rire forcé.
— Ma Majesté débloque ! proteste-t-il. Au contraire, ma petite Antoinette me disait que j’avais de la chance que vous m’avez choisie. C’t’une envieuse, cette gosse !
— J’ai le cœur assez grand pour deux, plaisante l’ex-monarque, nous autres Orientaux ne marchandons pas nos tendresses.
Il nous pince par ici, nous pince par là, et nous masse la coque au-dessous de la ligne de flottaison afin de donner du corps à ses promesses. Tout l’individu de Bérurier frémit. C’est un répulsif impulsif poussif, si vous voulez la vérité. Faut pas le prendre trop longtemps pour une secrétaire de direction. Les genoux du patron, c’est loin de constituer son siège favori. Depuis le salon on perçoit de la musique dans une pièce proche… Des rires de femmes… Le prince explique à son diplomate que ce sont des dames du harem qui se préparent pour la grande fiesta. Il veut une soirée sublime, Kelbel 69 deux fois. Le Parc-aux-Cerfs ! Un vrai petit Louis XV dans son genre…
Le café bu, il frappe dans ses belles paluches manucurées.
Son larbin levantin s’avance, tout miel, tout rahat-loukoum.
— Conduisez ces messieurs auprès de ces dames afin qu’elles fassent connaissance ! ordonne-t-il.
Puis, à Béru et à Bibi :
— Vous vous mettrez à votre aise, mes chéries et vous nous rejoindrez dès que vous serez prêtes.
Ça fait un drôle d’effet de jouer les pétasses, je vous le garantis. On a beau se dire que c’est dans un louable but, y a de quoi vous complexer pour le restant de vos jours. On se sent devenir bétail. On rougit du dedans. On a les organes qui se révoltent.
Le loufiat nous précède en direction de l’entrée. Mon système nerveux est électrifié jusqu’en ses moindres recoins. Vous connaissez le pifomètre de votre San-A., mes cailles. Un vrai radar à cartilages. Il renifle l’imminence du grabuge et l’imminence grise, comme disait Richelieu. Je virgule un coup de coude dans la triperie du Mastar.
— Ouvrons grands nos vasistas ! conseillé-je.
— Paré ! souffle le Formidable.
Il marche derrière moi, en se tordant les pinceaux à cause de ses targettes à talons hauts.
Toujours précédés du larbinoche, on traverse le testibule (ou le vesticule si vous préférez) et notre mentor ouvre une porte capitonnée.
— Vous pouvez vous déshabiller ici, dit-il.
Il donne la lumière. Je marque un temps d’arrêt à l’entrée du dressing-room, mais celui-ci est vide. Alors j’y pénètre avec mon compère. C’est une petite pièce tendue de moquette parme jusque sur les murs. Deux fauteuils crapauds et les penderies garnies de cintres en constituent l’ameublement. La lourde s’est refermée derrière nous. On se défrime, passablement désorientés. Le Gros est lourd, hostile. Sa perruque rousse rejetée en arrière démasque les rides soucieuses qui accordéonisent son front de penseur.
— Et maintenant ? demande-t-il, on va tout de même pas se dépoiler et se laisser jouer « Branche-toi-sur-mon-compteur » bleu par ces messieurs de la Grande Famille sous prétexte que ça correspond aux nécessités de l’enquête ! Je veux bien que j’aie servi dans les tirailleurs sénégalais, mais quand même, quand j’interprète Carmen je fais plus volontiers le taureau que la nana à don José !
Sans mot dire, je retourne à la porte. Elle est fermée à clé. Mon flair ne m’avait pas berluré, nous sommes prisonniers.