— Après, mon Gros ?
— Hildegarde a été tuyautée. Elle a appris que le Gangster…
— Wolfgang Ster, en deux mots qui se décomposent en prénom et nom, rectifié-je.
— Et si je préfère l’appeler Gangster tout court pour la commodité du transport ? se rebiffe le Dodu. Tu trouves que ce diminutif lui va pas ?
— Entièrement d’accord avec vous, baron. After ?
— Hildegarde a donc appris que le Gangster s’est mis en cheville avec Laurenzi pour couler les gadins[62]. La v’là qui s’introduit dans les relations de Laurenzi, comme pensionnaire de sa turne d’abord, puis, une chose en amenant d’autres, comme amie. Elle se fait un allié de Laurenzi et lui demande de l’aider à mettre la paluche sur Gangster.
— Minute, tu ne m’as pas dit si Laurenzi avait bradé les pierres du nazi ?
— C’est là que je m’ai filé en rogne. Cette ordure a prétendu qu’il avait branché le Frisé sur mon oncle, comme quoi tonton Prosper eusse été un receleur de grande envergure.
Béru se claque les jambons.
— Tu vois d’ici ? Tonton dans sa métairie, avec sa paillasse et son coq pour copain, chiquant les grands cracks du recel dans la bouse de Saint-Locdu-le-Vieux ! Y a de quoi s’extirper les boyaux pour en faire des blagues à tabac, non ?
— En effet.
Ça l’a mis de bonne humeur, cette perspective.
— Qui est la dénommée Isabeau par rapport à Hildegarde ?
— Une amie d’enfance, elles ont fait les Beaux-Arts ensemble. C’est elle qu’est propriétaire de cette galerie dont tu es dans l’annexe du fond de la cour. Paraît qu’elle est entretenue par un riche maniaque de la finance. Ces deux bergères se sont si tellement bien démenées qu’elles ont fini par découvrir que le Laurenzi les berlurait et qu’il trafiquait avec Gangster.
— C’est pourquoi elles lui sont serré le corgnolon jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
— Exact.
Il se rembrunit.
— Auparavant elles avaient appris le décès de mon tonton et elles pensent que c’est un coup de Gangster destiné à clore le bec à mon pauvre onc’.
— Parce qu’elles le croient réellement coupable de recel ?
— Exact. D’où ma colère légitime, San-A. J’ai exposé mes arguments à la sœur, comme quoi un Bérurier ne trempe pas dans des combines de ce genre.
— Des arguments frappants, je suppose ?
Il montre ses phalanges écorchées.
— La preuve !
— Et alors, j’avoue que je ne pige plus la suite. Pourquoi s’en sont-elles prises à toi, à Laurentine, à ta Grosse ?
— Parce que, dans l’intervalle, elles ont retrouvé le gars qu’elles cherchaient, le Gangster en deux mots. Il a avoué sa copulation avec Laurenzi, mais en plus, il les a lui aussi fait naviguer dans son barlu personnel en prétendant avoir vendu les bouchons de carafe à mon tonton. C’est à cause qu’elles sont allées fouiller la ferme de Saint-Locdu, le soir de l’enterrement. Au paravent, comme disent les Chinois, elles avaient réglé son compte à Laurenzi.
— Elles n’ont rien découvert ?
Il pâlit et m’accable d’un regard blanc et souligné de bistre.
— Dis voir, San-A. Tu suspicionnerais mon oncle Prosper, toi z’aussi ?
— Ça m’a échappé dans le feu de l’action, Gros, amende-honorablé-je.
Il consent à m’absoudre.
— Ces garces ayant appris qu’on héritait, elles se sont jeté le dévolu sur nous autres, comprends-tu ?
— Parce qu’elles croyaient que tu avais les pierres ?
— Elles ignoraient. Elles se trouvaient dans un nomade slang, ce qui les a inquiétées, c’est d’apprendre que je fusse flic. Elles se sont assuré la personne de ma Berthe à toutes fins utiles. Elles voulaient me tâter le terrain, d’où ce rencart à la foire du Trône. Ce qui a tout gâché, c’est toi. En te voyant, elles ont cru à un braquemard, je veux dire à un traquenard. Le frangin qu’elles avaient appelé de Tunisie où qu’il tient une boîte de jeu, pour les aider, nous a défouraillé dessus. Après quoi ils ont cavalé chez moi pour fouiller, vu que de jour ils n’avaient pas z’osé, craignant un retour éventuel de moi-même. Ils sont tombés sur Laurentine et l’ont estourbie.
Je marche un peu dans le local. Je vais au lavabo du fond pour me nettoyer. Le Mastar me suit, docile comme un gros toutou qui marche sur les talons de son maître.
— Le reste, t’es au courant, conclut-il.
— Rita et Couchetapiane dans tout ça ?
— Elle a connu Rita en tapinant. C’est par son jules qu’elle a fait connaissance de Laurenzi.
— Dis voir, qu’ont-elles fait du dénommé Wolfgang Ster ?
— Elles l’ont torturé, lui ont piqué son paquet de flouze pour le restituer au prince, à défaut des pierres.
— Et puis ?
Béru a un geste large pour me désigner l’atelier.
— Et puis elles lui ont fait ce qu’on venait de te faire, mon pote ! Le camarade nazi est parmi nous en ce moment. Dans quelle estatue, ça reste à découvrir…
Il passe en revue les énormes, les germains personnages de pierre qui nous environnent.
— Peut-être là-dedans, dit-il en flattant la croupe d’une matrone ; peut-être là-dedans, continue le Gros en montrant les vestibules d’un éphèbe à la mâchoire carrée et au ventre musclé.
Je suis propre maintenant. J’enfile une blouse blanche accrochée au mur.
— Comment as-tu eu l’idée de venir ici ?
— Le pressentiment, mec. Quand je suis radiné, tout était vide, mais y avait de la fumaga de cigarette blonde dans l’air. J’ai aperçu alors la statue à la renverse, bourrée de ciment frais. Me souvenant de ce que l’Isabeau venait de m’apprendre sur le sort de Gangster, j’ai eu l’idée de touiller le potage, du temps que ça n’était pas pris. Je t’ai sorti de la complètement groggy. Dix minutes de bouche-à-bouche je m’ai payé… Mon bonheur quand t’as poussé un soupir… Une minute de retard dans les transmissions et on te rayait de l’état civil, San-A., soit dit sans me vanter.
Je le chope par le cou et lui plaque une monumentale bise sur ses joues plâtreuses.
— Combien de fois déjà m’as-tu sauvé la vie, mon Béru ?
Il écrase un pleur plus salé que de la morue en baril.
— Et toi, dis, San-A. ? Nous deux c’est réciproque, alors on est quittes.
— Où sont ces dames ?
— Berthe et Mme Odile ? A la maison. Et fais confiance qu’elles se boucleront à double tour et que pour leur faire ouvrir, suffira pas de leur dire qu’on vient relever le compteur ou leur proposer le calendrier des éboueurs !
— Les larbins du prince ?
— Le rouquin est à l’hosto avec Isabeau, l’autre je l’ai fait mettre au frais.
— Bravo !
— Quels sont tes projets dans l’immédiat, San-A. ?
— Prendre un bain bien chaud, boire un scotch bien frais, mettre des fringues bien masculines et me lancer sur les traces d’Hildegarde.
— Ça va pas être commode, une nière aussi organisée doit posséder des positions de repli…
— Elle s’apprêtait à partir en voyage, m’a dit Berthe qui a assisté à des adieux de Fontainebleau entre elle et le prince…
— Nacht la Bochie, je suppose ? Mamzelle nazifiée a dû rejoindre sa base.
— C’est également ce que je suppose, Béru.
Le Gravos pilote ma guinde et la drive vers mon domicile. Moi, je gamberge en profondeur à cette affaire. Admettez, mes z’enfants, qu’elle est pas piquée des hannetons ! Mieux que dans un roman d’espionnage, hein ? D’ailleurs y a pas de mal à faire mieux. Dans les bouquins d’espionnage, on cultive l’infantilisme. Lorsque deux messieurs doivent se filer rendez-vous, au lieu de se téléphoner, comme on fait en pareil cas, ils louent deux barques au bois de Boulogne. Y en a un qui a mis son message dans une boîte plombée peinte en rouge et qui la largue au mitan du lac, tandis que le second, nanti d’un appareillage de plongée, pique une tête dans la baille pour aller le récupérer. Et sur le message, y a écrit (en code) : « Trouvez-vous demain à 14 heures à la terrasse du Fouquet’s.C’est ça, le roman d’espionnage. Une supercomplication des actions les plus banalement quotidiennes. La recette, je vous la donne pour si des fois le cœur vous en dirait.