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J'ai essayé de la rassurer, mais je me heurtais à un chagrin trop longtemps reflué. Sa peine éclatait et je ne pouvais rien pour elle. Nous avons déjeuné sans parler ; il faisait un temps gris, la neige essayait en vain de tomber. Autour de nous, le bois grinçait comme un navire à l'amarre. Nous sommes demeurés immobiles très longtemps, à écouter le malaise de l'hiver et celui de nos âmes.

Dans l'après-midi, je me suis levé et suis allé vérifier le niveau d'essence de l'auto. Il indiquait six litres. Cela représentait tout juste de quoi me rendre à V… Pour le retour, je devrais me débrouiller.

Je suis revenu dans la cuisine.

— Donne-moi leur adresse, ai-je dit à Hélène, je vais aller les voir.

Elle a écrit trois lignes sur une marge de journal. Son regard exprimait un tas de choses que je n'ai pas voulu analyser de crainte de m'attendrir.

J'étais déjà loin lorsque je me suis rendu compte qu'il neigeait enfin. Il y avait une sorte de grand soulagement dans l'atmosphère.

* * *

Je n'étais pas revenu à V… depuis la Libération. J'en conservais une vision particulièrement pénible et brouillée. J'ai été un peu surpris de retrouver une ville paisible, bien rangée au bord de ses artères silencieuses. Elle ne se souvenait plus de sa fureur du mois de septembre précédent. Des gens tranquilles allaient et venaient sur les trottoirs. Les lampes s'allumaient et des grands rectangles de vie quiète surgissaient dans les façades. La neige poudreuse ouatait la cité, feutrant les bruits. J'ai arrêté la B 2 devant un café où je suis entré pour boire un alcool. Ce n'était pas de boisson que j'avais besoin, mais de cette atmosphère douillette que l'on trouve dans les cafés en hiver. Je me suis examiné dans l'immense glace du comptoir devant laquelle s'affairait le garçon ; je n'étais pas beau. J'ai une tête massive, éclaircie par des yeux bleus. Il faut me fréquenter pour m'admettre. Je ne suis pas de ces individus qui s'imposent par le simple fait qu'ils sont là, qui s'installent en vous et vous charment. Néanmoins, je ne suis pas un type commun. Allais-je plaire aux parents d'Hélène ? Je recherchai dans cette glace embuée des expressions, des attitudes heureuses. Je les essayais comme on essaie des vêtements. Le plus difficile à réussir, c'étaient les sourires. Les miens ressemblent à des grimaces, ou bien alors ils me trahissent et n'expriment pas ce que je désire. Je devais donner une sensation de franchise, de volonté, de ferme douceur. J'assurais mon regard, plissais mon front, arquais mes lèvres, mais je savais qu'une fois en leur présence je m'oublierais. Sans doute était-ce mieux ainsi ; c'est en s'oubliant qu'on parvient à être soi-même.

J'ai demandé mon chemin à un garçon. La rue d'Hélène était toute proche et je m'y suis rendu à pied. Je respirais le quartier à pleins poumons. Je regardais tendrement ces magasins dans lesquels elle avait pénétré, ces façades entre lesquelles elle avait circulé, ces gens qui l'avaient sans doute vue grandir. J'avais envie de les aborder et de leur parler d'elle. J'aurais tant aimé la décrire, la raconter, révéler ses petites moues, ses colorations de peau toujours changeantes, ses rires. Les hommes vivent chacun leur aventure ; ils se moquent de celle du voisin parce que seule la leur est intéressante. Je ne me pressais pas…

Ma petite Hélène !… Je l'évoquais difficilement. Son visage m'échappait déjà. Par instants, des angles de sa physionomie se dérobaient, et avec affolement je les réclamais à ma mémoire. Je parvenais à les ressaisir au milieu d'une avalanche d'images tournoyantes, puis ils se transformaient étrangement ou bien étaient captés par des jeux d'ombres et de lumières.

Je me suis trouvé devant le numéro 12 ; c'était là : une maison de deux étages au bas de laquelle se trouvait un magasin de faïence. Le premier étage comportait un balcon après lequel était fixée une vieille enseigne de fer où apparaissaient encore des lettres rongées par la rouille. Les Lhargne habitaient au second, sous les toits. J'ai attendu un long moment devant la porte avant de frapper. Une dernière fois j'ai pensé à mon visage, je me suis vu, puis la porte s'est ouverte et alors il s'est produit dans mon être une sorte d'éboulement vertigineux, un choc mou qui m'a coupé le souffle. Car l'homme qui venait de m'ouvrir, c'était le vieux, mon vieux de l'exécution. Au fond, en avais-je douté ? Je ne le crois pas. Depuis ce jour sinistre, la présence de ce père avait cheminé à mes côtés.

Par moments, je la retrouvais dans les yeux d'Hélène. Il ne m'avait jamais quitté. Il m'attendait paisiblement, moi, l'exécuteur de son fils, et j'arrivais devant lui.

Je l'ai regardé avec épouvante. Il posait sur moi ses yeux tristes et languides.

— Monsieur ?

— Vous êtes M. Lhargne ?

— Oui, pourquoi ?

— Je viens de la part d'Hélène.

Ses lèvres se sont décolorées et ont tremblé. Il m'a fait entrer.

— Maman ! a-t-il crié. Maman ! Un monsieur envoyé par Hélène.

Il y a eu une exclamation, un bruit de savates harassées. Une grosse femme est apparue ; son ventre énorme la tirait en avant. Elle semblait ravagée — oui, c'est le mot qui m'est venu à l'esprit : ravagée.

Ainsi c'était la mère d'Hélène, la mère du petit lâche que j'avais fusillé, la femme de ce vieil homme accablé. J'ai fait quelques pas en avant. Je l'ai embrassée. Elle ne parvenait pas à pleurer. J'entendais un grondement dans sa poitrine. Le père, lui, soufflait bruyamment ; on aurait dit qu'il venait de recevoir un coup dans l'estomac. Ils m'ont entraîné dans une petite salle à manger rococo — comment ai-je pu remarquer, à cet instant, les meubles Henri II, les cache-pot de cuivre, les fleurs artificielles dans une flûte de verre teinté, les napperons amidonnés, le lustre en bois verni ?

Je me suis assis. J'éprouvais une âpre jouissance à serrer les mains de ce vieux couple aux entrailles fouaillées par l'anxiété. J'avais tué leur fils, j'avais sauvé leur fille. Et je me trouvais là, entre eux deux, comme un visiteur de légende. J'étais en équilibre sur la pointe extrême de leur destin. Ils me regardaient de toutes leurs forces, sans savoir, sans comprendre le rôle que je jouais exactement dans leur vie.

— Alors, m'a dit le vieux, Hélène ?

Tous deux me regardaient avec un rien d'extase.

— Hélène est à la campagne, en parfaite santé.

— Et ses cheveux ? a questionné la mère.

— Ils ont repoussé.

— Ah bon ! a-t-elle fait d'un ton satisfait. J'espère qu'elle ne les teindra plus, maintenant.

— Non, ai-je assuré, elle ne les teindra plus.

— Il paraît qu'un maquisard l'a fait évader, j'ai appris tout cela par la suite…

J'ai tourné la tête vers le père. Je ne parvenais pas à me rassasier de la lourde figure ridée.

— Le maquisard, c'était moi…

— Vous la connaissiez ?

— Non !

— Ah.

Il plissait le front, cherchait à comprendre, mais ne s'étonnait cependant pas.

— Elle n'est pas comme les autres, ai-je murmuré.

— Oui, a dit le père, je le sais. C'est une drôle de gosse, hein ? Je ne savais jamais ce qu'elle pensait. Elle me regardait si drôlement…

J'essayais de comprendre les idées qui « tourneboulaient » dans sa tête, mais je n'y parvenais pas…

— Je l'ai emmenée dans un petit village, à Saint-Theudère. Et puis voilà.

Il y a eu un silence.

— L'essentiel, a dit la mère, c'est que vous vous entendiez bien. Surtout, dites-lui qu'elle ne rentre pas à V… « Ils » sont venus plusieurs fois voir si elle était là. J'ai eu tellement peur pour elle…