J'ai soufflé la lampe et le jour a pris possession de la pièce. Hélène s'est réveillée. Elle m'a regardé sans surprise ; ses yeux contenaient tous les sentiments que j'éprouvais à cet instant-là.
— Oh, mon amour ! a-t-elle murmuré de sa voix grave. Je t'ai attendu toute la nuit, et puis je me suis endormie.
Elle est venue contre moi. Je l'ai étreinte sans y croire. C'était toutes les fois la même chose ; je ne pouvais me persuader que nous étions tous les deux l'un contre l'autre, que je la touchais, que je la respirais, que je pouvais lui dire n'importe quoi et qu'elle comprendrait tout. Hélène ! Elle représentait tout mon univers.
— J'ai vu le docteur… Il m'a tout dit. Alors, c'est vrai ?
— Oui ça ne t'ennuie pas ? Ça ne t'effraie pas ?
— Ça m'inquiète et ça me ravit.
— Moi aussi. T'imagines-tu ce que nous allons vivre ?
Je me suis assis. Je tombais de sommeil.
— Vois-tu, ai-je soupiré, le rêve serait que nous nous soyons toujours connus.
— Tous les amoureux font le même.
— Bien sûr, c'est tellement affreux de sentir qu'une existence antérieure de l'être que vous chérissez vous échappe. J'aurais voulu te connaître petite fille avec des nattes dans le dos.
Elle a eu un triste sourire.
— Je ne me suis jamais connue ainsi, Pierre…
— Tu ne portais pas de nattes ? ai-je questionné assez niaisement.
— Si, mais il n'y a aucun point commun entre la petite fille et ta compagne ; c'est donc comme si je ne l'avais jamais connue. Tu as bâti un mur entre mon passé et notre vie commune. Cela parce que tu ne m'as jamais posé de questions sur mon existence passée. Tu as été très courageux. Le docteur parle souvent de ton courage ; eh bien, il réside dans cette force d'âme qui te retient de questionner.
Elle a saisi les violettes que j'avais posées sur la table et les a respirées. Elle ne s'apercevait pas que les fleurs ne sentaient rien.
— Je suis tellement las, ai-je soupiré, tellement las, mon amour, que je vais avoir la faiblesse de te poser une question. Pardonne-moi, c'est à cause de l'enfant qui va venir… Il faut que je sache pourquoi, comment tu as pu devenir… l'amie d'un Allemand.
Hélène a reposé les fleurs sur la table ; celles-ci commençaient à s'étioler.
— Mets-les dans l'eau, ai-je conseillé, elles étouffent.
Elle ne m'a pas paru entendre.
— En 1943, j'assistais à l'enterrement d'une petite fille. Au moment où le convoi funèbre s'engageait dans la rue principale de V…, les sirènes ont sonné l'alerte. La ville avait déjà subi des raids meurtriers ; aussi tous les assistants, prêtre en tête, se sont-ils précipités dans les abris. Au bout de quelques minutes, je me suis trouvée seule derrière le corbillard. Les chevaux continuaient d'avancer au hasard. Alors Otto est arrivé. Il a saisi les chevaux par la bride et a emmené l'attelage sous le toit des halles. J'ai suivi machinalement…
Elle m'a demandé :
— Tu comprends ?
— Oui, les hommes qui rencontrent des femmes désemparées ont toutes les chances.
— Ne sois pas méchant.
Je n'ai rien répondu. J'avais honte d'être jaloux. Je me suis dirigé vers l'escalier. Au moment où je gravissais les marches, Hélène m'a arrêté.
— Pierre ! Pierre ! comment l'appellerons-nous ?
— Jacques, ai-je décidé, si c'est un garçon.
✩
Les jours ont passé. Peu à peu, je suis parvenu à trouver un parfait équilibre moral. Je devenais rapidement un homme rangé, d'humeur égale. La besogne que j'accomplissais s'avérant exténuante, je tirais une vive satisfaction de la journée de repos qui suivait ; je l'employais à me promener avec Hélène.
Quelquefois nous allions chez Thiard. Il me questionnait sur mes occupations et mettait sans cesse un échantillon pharmaceutique dans la main d'Hélène, au moment du départ.
Je ne me lassais pas de Saint-Theudère. Ce paysage paisible m'enchantait. J'aimais le rythme heureux des toits dévalant la côte dans un fouillis de verdure. J'aimais ces vieilles tours éboulées qui se dressaient dans les vignobles, l'église romane où j'allais méditer pour le seul plaisir de goûter le silence glacial qui régnait sous les voûtes gigantesques et surtout le ciel à la lumière si pure. Je m'attardais devant l'école maternelle et je cherchais dans le flot des élèves celui ou celle à qui mon enfant aurait le plus de chances de ressembler.
Maurois était satisfait de mon travail. Il me complimentait pour les soins jaloux que je portais à son véhicule. Je savais ces compliments mérités car je montrais une grande conscience professionnelle. Sur la route je devenais un autre homme. Lorsqu'il m'arrivait de me pencher par la portière de gauche, j'étais interloqué par l'image que me confiait le rétroviseur. Mes traits crispés, mes yeux méfiants, mon nez pincé me surprenaient. En très peu de temps j'avais acquis une grande expérience de la route. Je connaissais ses gens, sa physionomie et ses drames, car, je l'ai déjà dit plus haut, il n'y a pas que les hérissons qui meurent sur les routes. Combien d'hommes ai-je déjà vu agoniser, sanglants et terreux, sur les talus de France ? Je me souviens d'un cantonnier qui avait fait exploser avec sa pioche une grenade perdue. L'engin lui avait arraché la jambe et je l'ai vu mourir, abruti de douleur, sans qu'il ait pu comprendre ce qui lui était arrivé. Et d'autres encore ! Tant d'autres qui sont tombés comme des soldats, terrassés par quelques secondes de défaillance : camions ayant percuté des arbres ; conducteurs qui, au moment de piquer un somme, avaient oublié d'allumer leurs feux de position ; barrières de passages à niveau baissées trop tard ; cyclistes roulant sans feux. Des heurts de ferraille, des chocs hideux de chairs écrasées, des cris d'épouvante et d'agonie — je vous ai en tête pour la vie, bruits de la route ! Je vous porte en mon cœur, gens de la route, gens de l'éternel voyage, qui suivez l'incessant courant de la droite ; de cette droite obsédante qui vous fait dormir les yeux ouverts… La route est notre patrie. Elle nous a conquis, nous sommes ses servants. C'est sur elle et pour elle que tout un peuple s'est battu ; pour la conquérir, borne par borne. Oui, c'est cet écheveau de goudron qui escalade les montagnes, franchit les fleuves et enjambe les gouffres que tant d'hommes ont payé de leur vie… sans toujours le savoir.
Saint-Theudère-Paris, Paris-Saint-Theudère… Pendant quatre mois j'ai fait cet aller-retour. J'ai fini par connaître le trajet dans ses plus petits détails. Les établissements de routiers, les cités, les ponts, les panneaux indicateurs, les bornes, les accidents de terrain, les caniveaux, les arbres même me sont devenus familiers.
Je conduisais de chic, souvent sans y penser. Il y a dans le maniement du volant un côté mécanique qu'il faut posséder si l'on veut acquérir l'endurance nécessaire à l'exercice de cette redoutable profession.
Pendant combien de temps aurais-je accompli ce va-et-vient si, certain soir, Maurois n'avait pris à nouveau la fantaisie de m'accompagner ?
Le fait ne s'était pas reproduit depuis le jour de mes débuts ; Maurois n'aimait pas voyager. D'humeur casanière, le viticulteur ne se trouvait à l'aise que dans ses bottes crottées et sa veste de velours.
— Paris, m'expliquait-il, c'est pour nous autres hobereaux à la fois trop facile et trop fatiguant. Parlez-moi des chemins de terre, de mes vignes, de mes potagers, de ma chasse… Je ne suis pas l'homme des rues ; je bute contre les bordures de trottoirs, moi.