— Tiens donc ! murmuré-je, assez sottement j’en conviens, mais si tu avais l’air génial vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tu finirais par faire chier tout le monde et ta femme !
J’admets que ces deux figurines semblables et pareillement démoniaques ont quelque chose de fort troublant.
— Attends, ajoute froidement mon sombre pote. Attends, ce n’est pas terminé.
Et ce black magicien d’extirper d’une troisième vague, une troisième figurine.
— Celle-là, je l’ai dénichée dans la boîte à gants de la bagnole du sieur Grokomak.
Trois bons petits diables sur la toile cirée de la table ! Avec des petits yeux cruels, des bouches torves. Et la même inscription gravée dans le dos.
Jérémie en chope un, le retourne, me le montre et déclare :
— Tu as lu, grand ? « Les Disciples de l’Ange Rebelle ».
— Tu connais le latin ? je murmure.
— Ben oui, pourquoi ?
— Pour rien.
CHANT 18
— Doré de l’avant, faudra que je vais porter des slips Téfal, annonce le Gravos ; ceux qu’empêchent les poils de coller.
Et il se déculotte pour remettre de l’ordre dans ses sous-vêtements malmenés par ses derniers exploits.
Mlle Zouzou est morose, le frifri tout endoloré. Elle est de ces femelles uniquement organiques pour qui une contrariété physique suffit à désorganiser le rythme d’existence. Un bout de grippe, un tampon mal amarré, une légère brûlure d’estomac perturbent dangereusement leur journée. Grevées de ces minces hypothèques, elles ne savourent plus rien de ce monde et marchent loin de leurs pompes, en faisant le grand tour.
Achille revient du biniou, un faf en main. Lui, par contre, semble avoir récupéré de son coup de flou.
— Voilà, j’ai le renseignement ! déclare-t-il.
— Vous permettez, patron ?
Il me tend sa note manuscrite. Je lis à mi-voix :
— Albert Satana, Château de la Damnation, Anfer-sur-Oise.
Dis-moi, Eloi, ça cadre bien avec les Disciples de l’Ange Rebelle, ça, non ? Depuis le départ je flairais confusément une histoire de secte, dans ce bain de sang.
— Qui est l’Ange Rebelle ? murmuré-je au bout d’un instant de semi-réflexions.
— Lucifer, répond le Vieux.
— Oui, dis-je, Lucifer. Donc, reprends-je, il existe des disciples de Lucifer.
— Ça n’est pas d’aujourd’hui, fait le Dabe. L’esprit du Malin a toujours hanté une certaine catégorie de gens. Philosophiquement, je les tiens pour des couards qui se consacrent au mal pour le conjurer, un peu comme on se ferait naturaliser russe par crainte d’une invasion soviétique. Pourquoi abordez-vous ce sujet, Antoine ?
Je l’affranchis sur la triple découverte des figurines, faite par Jérémie Blanc.
— Intéressant, affirme le Dabe. C’est bien, mon jeune ami, assure-t-il à mon pote mâchuré. Pour un Noir, c’est même très très bien. Vous savez, Blanc, j’ai toujours pensé que vous pouviez, dans certains cas, être des gens comme les autres. Foin de ce racisme, source d’exactions. J’en parlais l’autre soir avec mon ami Le Pen ; il était écœuré de voir infliger de la prison à de braves petits gars du contingent, accusés d’avoir chahuté à mort un Arbi de merde qui buvait dans le même bistrot qu’eux. Je vous demande un peu : ils étaient allés le chercher, ce melon, nos petits gars ? Non, mais répondez-moi, Blanc ! On se permet d’aller narguer nos chers militaires dans des débits de boisson lorsqu’on est un raton buveur de limonade-grenadine ? C’est pas de la provocation, ça ? On aurait dû les neutraliser, tous, que voulez-vous.
« Oh ! attention ! Attention ! Pas de sévices, de massacres à la nazi, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. En douceur ! Dans la dignité et la fraternité. La piqûre ouatée. Bonne nuit, les petits ! Une injection de quelques millilitres et vous m’endormez cette racaille sans tapage. Ah ! si notre cher ministre avait les pleins pouvoirs… Ce régal ! On en trouverait, des volontaires ! Des secouristes dévoués ! Des zélés qui ne rechigneraient pas à faire des heures supplémentaires. Médecins de nos frontières, pour lors ! Juste une petite piquouze ! Ou bien, mieux encore : l’ampoule de cyanure, façon Goering. Le cric te croque. Ouvrez la bouche ! Fermez ! Au tapis ! Ni vu, ni reconnu. La mort douce. Le néant dans un fauteuil ! Nous sommes des humanistes incompris, Jean-Marie et moi ! Tout ça pour vous montrer, Blanc, que je ne suis pas raciste du tout !
« Vous vous imaginez peut-être que je vous en veux d’être noir, mon petit vieux ? Foutaise ! Donnez-moi votre main ! Allons, votre main, vous dis-je ! Là ! Qu’est-ce que je fais, Blanc ? Hmmm ? Dites à nos amis ce que je suis en train de faire ! Je… ? Dites-le bon Dieu ! Je vous serre la main, Blanc. Vrai ou faux ? Regardez, tout le monde : je lui serre la main. Est-ce que je serrerais la main à un enfoiré de moricaud si j’étais raciste ? Non, n’est-ce pas ? Conclusion, je ne suis pas raciste. Où sont les lavabos que j’aille me laver la main ? »
Jérémie reste perdu dans des humiliations indicibles. Quand il était môme, dans son village, sur la rive du fleuve Sénégal, il ignorait que l’humanité ressemblait à ça. Il grimpait au sommet des cocotiers, ou bien il allait ramasser des plantes aromatiques pour vendre aux touristes qui se hasardaient jusqu’à lui. Il avait même dressé un petit cochon noir, lequel pouvait marcher sur ses pattes de derrière, et le faisait photographier par des Belges ou des Japonais. On lui donnait une pièce de monnaie. Il pensait qu’à Paris, il gagnerait des gros billets. Mais à quel prix, doux Seigneur ! En côtoyant qui ? En entendant quoi ?
— On tient le bambou, lui dis-je, car le moment m’est venu de te faire une révélation, mon vieux.
Il s’arrache à sa tristesse.
— Quelle révélation, blanc de blanc de céruse ? demande mon copain.
— Ayant rendu visite au notaire des Lerat-Gondin je me suis arrangé pour découvrir en faveur de qui ils avaient testé, puisque sans héritiers.
— Et alors ?
Je prends mon temps, m’humecte les labiales, souris finement, cligne de l’œil, toute la sauce avant-coureuse des révélations choc.
— Ils lèguent tous leurs biens aux Disciples de l’Ange Rebelle. Sur le coup je n’ai pas trop bien pigé de quoi il s’agissait. J’ai cru à quelque organisation de bienfaisance…
— De bienfaisance, l’Ange Rebelle ? T’es chié, mon vieux ! ricane Jérémie. Des types chiés…
— Je sais : tu en as déjà rencontrés des fagots, mais des aussi chiés que moi, jamais !
— Exactement.
Sais-tu qu’il est plus de onze heures lorsque nous atteignons Anfer-sur-Oise ? C’est une exquise localité typiquement française, avec une église basse, ventrue, des maisons prénormandes où courent du colombage, des bacs de géraniums (sans géraniums, vu la saison) aux fenêtres. Une fontaine sur la place, près du monument aux morts 1914–1918 et 1940 (il reste encore deux faces vierges pour les prochaines qui tardent).
L’Oise, languissante (toujours sur les guides et dans les bons romans) décrit une boucle autour du village. Un vieux pont de pierre l’enjambe. Depuis ledit, on aperçoit des jardins le long des rives, qui doivent être pleins de fleurs à la belle saison. C’est le coin béni où il fait bon vivre quand on y est vétérinaire, notaire, curé, ou qu’on y possède une résidence dite secondaire.
Un troquet est encore ouvert. Celui de la Mairie. Quelques jeunots, mi-ploucs, mi-raisin, malmènent un baby-foot tandis que le pionard du coinceteau, trogne écarlate et casquette de marinier, écluse (justement) des verres de rouge, seul à une table, en se racontant son passé qui branle au manche de la mémoire.