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Gilles Legardinier

Ça peut pas rater !

1

Il fait nuit, un peu froid. Je frissonne dans l’air humide. C’est sans doute la proximité du canal le long duquel je marche sans savoir où je vais. Pourtant, la météo hivernale n’est pas la seule à m’inciter à rentrer la tête dans les épaules et les mains dans les poches. En réalité, c’est surtout en moi que j’ai froid. J’ai beau fouiller au plus profond de mon être, je n’y détecte plus la moindre étincelle de chaleur. Je suis un surgelé errant. C’est le début d’une ère glaciaire et je connais au moins une espèce qui risque d’en faire les frais.

Qu’est-ce que je fais là ? À cette heure-ci, je ne suis jamais dehors. Voilà des années que je ne suis pas sortie le soir, surtout sur un coup de tête. D’habitude, je suis chez moi, comme tous ces gens que j’aperçois furtivement par les fenêtres éclairées dans les immeubles. D’habitude, je n’ai pas la tête en vrac à ce point. D’habitude, je ne suis pas seule.

Je fréquente ce quartier depuis longtemps, et pourtant ce soir, je n’en reconnais rien. Ce n’est pas le lieu qui a changé, c’est moi. Il n’aura fallu qu’une heure, une seule discussion, quelques phrases qui transpercent comme autant de flèches, pour que ma vie bascule et que mon cœur se disloque. Tout n’était pas rose avec Hugues, mais de là à imaginer que ça pouvait déraper si vite pour finir dans le ravin…

Le quai est désert, hormis un couple de jeunes amoureux et un clochard assis sur des cartons. Ils sont sans doute un message que la vie m’envoie, un condensé de mon parcours. Ils incarnent le début et la fin. J’ai été comme cette jeune fille éperdue qui se blottit contre l’homme qu’elle aime, et je vais terminer comme ce pauvre SDF. Ma vie est un gouffre sans fond dans lequel je n’en finis pas de tomber. Sur quelques mètres, j’en aperçois le résumé, de l’amour à l’extrême solitude, au bord d’un monde indifférent qui suit son cours comme le flot du canal.

Je passe près du petit couple. Il resserre ses bras autour d’elle en lui murmurant quelques mots à l’oreille. De la vapeur sort de sa bouche. De la chaleur. Cela existe donc encore ailleurs que dans mes souvenirs… Elle se réfugie au creux de son épaule en étouffant un rire. Peut-être se moquent-ils de moi. Ils doivent se demander pourquoi je traîne ainsi, seule, sans même un chien à promener. Si j’étais un homme, ils me prendraient pour un pervers, mais puisque je suis une femme, ils doivent me cataloguer comme une vieille folle en perdition. Ils sont deux et se tiennent l’un à l’autre. Cela leur donne la force de juger l’univers tout entier avec condescendance. Ils sont invincibles puisqu’ils s’aiment. À mon sens, il serait plus juste de dire qu’ils croient encore qu’ils s’aiment. L’amour ne se mesure qu’à la fin. J’ai payé pour l’apprendre. Pour le moment, leur bonheur fleurit sur le mince terreau de l’innocence, mais quand ses petites racines voudront puiser plus profondément, il ne trouvera rien pour se nourrir et crèvera. C’est ce qui vient de m’arriver. Je sais exactement ce qui se passe dans leur tête : ils ont l’arrogance des débutants, la confiance aveugle de ceux qui ne savent pas. Elle est pleine d’espoir, lui plein de désir. Ils l’ignorent encore, mais un monde les sépare déjà. Si seulement j’avais su quand j’avais son âge…

Dois-je la prévenir ? Faut-il l’alerter du grand danger qu’elle court ? Non, ce serait stupide. Qui suis-je pour gâcher le bonheur, même illusoire, qu’elle éprouve ce soir ? Et qui sait, peut-être s’en sortira-t-elle mieux que moi ? Je suis bien une folle en perdition.

Je ne sais pas pourquoi mais tout à coup, l’envie me prend de marcher à la limite du quai, sur les longues pierres taillées qui bordent le canal. D’habitude, ce sont les enfants qui se comportent ainsi, la poitrine offerte au vent et les bras tendus comme des funambules sur un fil imaginaire. Convaincus de vivre une grande aventure, ils se persuadent qu’ils risquent leur vie au-dessus du plus profond précipice du monde. Mes neveux faisaient cela. Je n’ai plus l’âge. Peu importe. Je suis d’ailleurs moi aussi au bord du plus vertigineux des précipices au fond duquel ma vie va s’écraser.

Avec le recul, je dois admettre que, dès le départ, mon histoire avec Hugues a été compliquée. Pourtant, au début, la promesse était belle. Nous avons vécu les premières pages d’un conte de fées : la rencontre, l’étincelle, les deux êtres qui sautillent au milieu des fleurs et chantent en se tenant par la main comme des niais devant des lapins qui reprennent le refrain en chœur. C’était avant que l’on s’aventure dans la sombre forêt…

Au début, il était gentil, on riait. Il y avait de la passion, beaucoup d’envies, une complicité aussi. J’avais droit aux fleurs, aux regards de braise, à son impatience de me retrouver… Quand il m’embrassait, il ne pensait qu’à moi. Dieu que j’aimais ça.

On s’organisait plein de petits week-ends, au ski, à la mer, à l’étranger, parfois avec des copains — toujours les siens. Peu m’importait le décor, j’avais juste envie de passer du temps avec lui. Que ce soit à demi nus autour d’un feu sur la plage ou déguisés en pingouins lors d’un concert de musique contemporaine, je me sentais à ma place tant qu’il était là, près de moi. J’aimais l’attendre lorsqu’il rentrait tard, j’aimais aussi ranger ses vêtements et lui cuisiner ses plats préférés. Je n’étais pas soumise pour autant. J’aimais simplement accomplir pour lui. À coups de jours, de semaines, de mois, le temps est passé. On a vu tous nos amis se marier. On a dansé, on a ri, on a applaudi, mais nous n’avons pas fait pareil. On a fini par oublier qu’il y avait des heures dans les jours et des mois dans les années. Nous fonctionnions comme un diesel, sans beaucoup d’accélérations ni de coups de frein. Seul le kilométrage augmentait. Le temps filait et rien ne semblait changer. On nous surnommait les éternels fiancés. Tu parles ! Je crevais d’envie d’être officiellement unie à lui, mais Hugues trouvait toujours un bon motif pour différer, pour attendre, pour ne pas avancer. Une nouvelle situation professionnelle à laquelle il fallait « se donner corps et âme », l’argent qu’allait coûter la cérémonie, le côté inutile de ce genre de formalité « pour des gens qui s’aiment autant que nous ». Ben voyons. On tournait en rond. Mon ventre restait désespérément plat, pas le sien. Les autres ont eu des bébés, et nous on vivait encore comme des étudiants. Rien n’évoluait et, au fond, je crois que c’était ça le pire. Aucun projet, une vision de la vie limitée au week-end d’après. Chaque fois que je parlais d’avenir — un vague concept — ou d’engagement — un gros mot —, il trouvait une excellente raison pour écourter la discussion. Au final, on ne se parlait plus que du quotidien : les courses, les clefs, les yaourts aux fruits, les films, ce qui reste dans le congélateur, la voiture à réparer. Tout sauf l’essentiel de ce qui fait une vie.

Et puis Tanya est apparue comme un succube échappé d’une dimension parallèle. Je n’ai rien vu venir. C’est Émilie qui m’a mis la puce à l’oreille. Un soir, après un dîner entre potes, elle m’a glissé : « Moi, si mon mec éclatait de rire comme ça avec une autre, je me méfierais. » C’est ce que j’ai fait, mais trop tard. Le crime était déjà perpétré, et avec de nombreuses récidives, souvent le mardi soir. Quelle gourde j’ai été… Une bonne poire roulée dans la farine. C’est une nouvelle recette, mais elle est un peu lourde à digérer.

Quand j’en ai parlé à Hugues, il m’a assuré que je me faisais des idées. Il m’a prise dans ses bras, il m’a parlé de nous. Il a osé me regarder dans les yeux pour me mentir. Quand j’y pense… Et là, devinez quoi ? La crétine que je suis a tout gobé ! Je crois plutôt que j’ai désespérément voulu le croire. Nous les femmes, on a toujours tendance à faire passer les sentiments avant les faits. Les hommes le savent parfaitement et en jouent. Ils disent que cela fait notre force ; en l’occurrence, ce fut ma faiblesse. On a encore tenu quelques mois ainsi, l’un à côté de l’autre mais déjà plus ensemble.