— Quel genre de bagnole était-ce ?
— Je ne sais pas… Une auto noire, deux places… Moi, les voitures, vous pensez bien que ça me laisse froide !
Pinaud me rejoint.
Il a l’œil encore humide d’être passé devant la statue de plâtre généreusement offerte à feu Mario.
— Tu y es ? me demande-t-il.
— Oui… Un instant.
Je reviens à ma pipelette :
— C’est le mois dernier que la femme en question est venue, vous êtes certaine ?
— Ben voyons ! Le lendemain du terme ! Je m’apprêtais à aller chez le gérant de l’immeuble avec mes loyers…
— Bon, merci pour le renseignement… Dites-moi encore, lundi, elle ne vous aurait pas dit son nom ?
— Non.
— Et le soir, vous ne l’avez pas vue repasser avec ou sans Mario ?
— Non plus…
— Pourtant vous observez toutes les allées et venues ?
— En général, mais le lundi je vais prendre le café chez ma collègue du 112, Mme Renard… Elle est veuve comme moi et…
La vie de Mme Renard ne m’intéressant pas, je laisse ma cerbère… à ses oignons.
2
Le commissariat du sixième est désert comme l’intérieur d’un tambour lorsque nous débarquons.
Un type qui ressemble plus à une brute qu’à l’inventeur de la bombe H calligraphie des choses empoisonnantes pour quelqu’un, puisque c’est sur des papiers administratifs, en tirant une langue démesurée et sale.
Il a les tifs huileux, des boutons sur le nez, un regard étincelant de connerie et des taches de vin sur sa cravate pourtant lie-de-vin.
— Ce qu’y a ? éructe-t-il au bout d’un long silence volontaire.
— Le commissaire Soupin, fais-je, devançant Pinuche qui s’apprête à déballer sa dernière tranche de vie.
— À quel sujet ?
— T’occupe pas de ça, papa, lui dis-je en lui montrant ma carte.
Il se lève sans joie, ce qui nous permet de constater que sa braguette est ouverte à deux battants, comme l’église de la Madeleine, un jour d’enterrement national.
Il disparaît un instant et revient, plus maussade encore.
— Monsieur le commissaire dit que vous l’attendiez, il est occupé.
Soupin finit par me cavaler sur la membrane avec ses façons de snober. Je lui réserve une drôle de surprise, à ce chéri.
Je pousse la porte battante qui s’ouvre dans le comptoir de bois verni et je me dirige vers la lourde du commissaire.
— Mais je vous ai dit !… gronde le bull-dog, vexé.
Je fais volte-face.
— Moi, je n’ai qu’une chose à te dire : ferme ta bouche et le reste, papa ; because rien d’intéressant ne peut sortir de l’une ou de l’autre !
Pinaud rit comme rirait une chèvre si ces animaux possédaient le propre de l’homme. D’un geste brutal, je délourde le burlingue de Soupin.
Ce gnace a un haut-le-corps et il fronce méchamment les sourcils en m’apercevant. Il a le dessus du dôme nu comme un verre de montre, avec, de chaque côté, une touffe de cheveux copiée sur celle de Zavatta. Son regard est froid, intelligent, et il est nippé avec recherche ; ça a toujours été un grand coquet.
Bien entendu, ce digne fonctionnaire si « occupé » est seulâbre dans son bureau. Pour le quart d’heure, il ligote « Mon Film » sur la couverture de quoi s’étalent les attributs différenciant Sophia Loren de Pauline Carton.
— En plein boum, à ce que je vois ? tonitrué-je.
Il repousse le baveux d’un revers de manche.
— Je t’en prie, en voilà des manières…
— Le prends pas sur ce ton, Soupin. coupé-je. Tu n’as d’un flic que la mégalomanie, sans en avoir les qualités.
— Je ne permettrai pas…
Je m’assieds et je désigne une chaise à Pinuche. Celui-ci, ennuyé par l’algarade, n’ose déposer dessus les deux trucs flasques qui lui servent de fesses.
Soupin est blanc comme un meunier. Son regard distille de la colère à haute fréquence.
Mais sa rage l’étouffe, ce qui me permet de prendre la parole sans crainte d’être interrompu.
— Mon pauvre vieux, dis-je, au lieu de nous chambrer avec tes grands airs, tu ferais mieux d’écrire aux petites annonces du Chasseur Français pour tâcher de trouver une situation quelque part aux D.O.M.
Il flaire quelque chose d’inquiétant et soudain sa bouille flétrie par la colère exprime une espèce d’inquiétude.
— Quand je t’ai tubé, ce matin, au sujet de la mort de Josephini, tu m’as expédié aux prunes en m’affirmant que tu étais certain de son suicide, pas vrai ?
— Et je te le réaffirme ! coupe-t-il d’un ton glacial.
— Et moi, tête de haineux, je t’affirme que j’ai en ce moment, au placard, un zigoto qui reconnaît l’avoir trouvé mort assassiné chez lui et l’avoir balancé par la fenêtre…
— Hein ? Tu plaisantes !
— Et ce type va même plus loin, il jure qu’il était dans l’appartement lorsque tu as fait ton enquête… Il s’était planqué dans la penderie de la salle de bains… Tu parles d’un policier à la mords-moi-le-lobe ! Quand ça va se savoir, tu pourras t’acheter le nouveau Parker pour rédiger ta bafouille de démission. Les petits copains rigoleront tellement fort que tu risques la double perforation des tympans…
Il est de plus en plus pâlichon, Soupin, mais cette fois, c’est à cause de sa traquette. Son battant fait du rabe, croyez-moi. Et pour s’humecter la menteuse, c’est midi…
— Cet homme s’est foutu de toi, murmure-t-il, en désespoir de cause.
— Naturellement ! Il risque d’y aller du cigare pour te faire une vacherie…
— Alors, c’est lui l’assassin !
— C’est ce que je cherche à définir, mais, franchement, je ne le pense pas.
Soupin est vaincu. Il éponge sa rotonde bien que nulle sudation ne l’emperle (ce que je cause bien le français quand je veux !).
— C’est effarant ! conclut-il. Tout cela paraissait tellement simple… La porte fermée au verrou de l’intérieur…
— Un vrai poulardin ne se fie pas aux apparences, mon vieux. Tu aurais pu au moins fouiller l’appartement !
— Je l’ai fait !
— De façon superficielle. Il paraît, aux dires de mon zèbre, que tu aurais soulevé le rideau de la penderie sans écarter les vêtements accrochés ?
— C’est exact…
— Pauvre cloche !
— Je t’en prie !
Pinaud se décide enfin à s’asseoir. Il sort un cancrelat de sa poche et, y ayant mis le feu, nous prouve qu’il s’agit en réalité d’un mégot.
— Tu aurais pu repérer quelques taches de sang qui vont du lit à la fenêtre…
— Je…
Je hausse les épaules.
— Je ne suis pas là pour faire ton procès. Je viens te trouver, au contraire, pour te sauver la mise, si tu veux bien abandonner toutefois tes airs de prince hindou engagé à la Légion.
Ça lui refile de l’oxygène dans les éponges… Il soupire doucement.
— Tu es gentil, San-Antonio, c’est chic de ta part…
— Que veux-tu, je n’ai pas la mentalité « pion »…
— Je t’en suis reconnaissant…
Abandonnant alors le ton cinglant que j’avais adopté, je lui résume ce que je sais de l’affaire et lui explique comment j’ai été amené à m’occuper de ce « suicide ».
— Pour conclure, dis-je, nous en sommes là : ou bien Abel est l’assassin et nous lui cognons dessus jusqu’à ce qu’il l’admette, ou bien il a dit la vérité et nous devons le découvrir. Une nouvelle piste se présente : celle de la femme blonde aux fourrures…