Elle m’a l’air fadée, mémère, av’c son tarin rougeoyant et ses yeux comme des raisins crevés.
— Je vais chez les Mudas, dis-je.
— Y a personne.
— Qu’en savez-vous ?
— Elle est partie en fin d’journée, une valise à la main. Mettez-vous voir en lumière, que je vous voye !
Je souscris à sa requête. La cerbère m’examine et s’écrie :
— Vous êtes déjà v’nu c’t’aprême avec le gros flic dégueulasse !
— En effet.
— Flic vous-même, bien entendu ?
— Vous pensez !
— Pourquoi qu’la Rousse s’intéresse aux Mudas ?
— Parce que M. Mudas est mort.
— Pas possib’ !
— Eh si !
— Accident ?
— Presque.
Elle rumine :
— Alors, ce cachottier de gros sac savait ? Et y m’a rien dit… Pourquoi, d’après vous, qu’y m’a rien dit ?
— Parce que l’obésité n’exclut pas la discrétion, ma gentille dame.
Elle pousse un soupir dont elle devrait se servir pour balayer la cour.
— Vous ne me baiseriez pas, par hasard ? demande-t-elle, comme toi ton chemin à un gardien de la paix.
Un peu légèrement déconcertante, la question. Et surtout délicate. Certes il n’est pas possible de répondre à cette ogresse mitigée sorcière-dodo par l’affrmative, mais un refus trop sec risquerait de lui porter ombrage.
— Je suis en mission, éludé-je.
Elle ronchonne.
— Mission, mission… Mission mon cul ! Vous ne bouffez pas quand vous êtes en mission ? Vous ne pissez pas ? Si, non ? Alors à cause que vous prendriez pas le temps de limer ? J’ai les miches qui me grattent, nom de bleu ! Mon vieux singe dort comme un carnet à souches, en ronflant tellement que ça m’en fait saigner les oreilles. Et puis cette chaleur. Surtout que mes locataires du second viennent de s’envoyer en l’air comme des braves ! Ce foin ! Faut être de bois pour y résister. Elle surtout, la manière qu’elle explique bien ce qu’il lui fait au fur d’à mesure ! Une vraie commentateuse de radio. Moi, j’ai les sens qui flanchent d’entendre ça. Et mon vieux singe qu’en écrase comme si on lui jouerait du violon, ce peigne ! Non, j’vais vous dire, mon brave garçon : la vie est injuste. Parce qu’on vieillit, qu’on se déforme et même décatit, la bite se fait d’plus en plus difficile à dénicher. Quand j’étais jeune et bien roulée, l’embarras du choix, j’avais ! J’sélectivais. A présent, faut que j’m’embuscade. C’est un vrai safari pour trouver une pine à m’carrer. Je les chope à la surprise. Et quelles : de l’éboueur noir, du manœuvre crouille, à la rigueur du yougoslave. Et c’est pas fatal qu’y me la mettent, ces estrangers. Y sont bonnards pour manger l’pain des Français, mais pour baiser leurs concierges, c’t’une autre paire ! Ils font les difficiles. Je m’aide de l’oscurité, remarquez, mais v’s’en avez qui veut voir à qui qu’y z’ont affaire ! Des douteurs, des inquiets. Et quand y z’aperçoivent qu’j’sus plus d’la première jeunesse, y rebutent. Consentent à une p’tite pipe espresse, à la rigueur. Mais une pipe, bon, si ça vous fait un palais, ça n’vous guérit pas les zémois, soyons logiques. Tu restes avec ton cul qui te gratte, grosse Jeanne comme devant ! Et même y t’gratte encore pire après. Notez qu’une fois que le gueux est déguisé en portemanteaux, y s’laisse mieux convaincre d’fourrer. Emporté par son ardeur, si tu t’trousses à l’opportun, y arrive qu’y consente de t’embroquer, pour peu que tu l’assaisonnes de belles saloperies bien tournées, bien fiévreusement dites. Mais c’est pas tous qui causent le français ! Combien de fois j’ai débité des horreurs à des manars sans qu’y z’entravent la beauté du texte. Vraiment, v’voudriez pas m’filer un p’tit coup de tringle en camarade ? Juste pour dire ? J’ai un truc que tous les gars raffolent quand y s’hasardent ent’ mes fesses : la moniche crispeuse, si vous comprenez bien le topo ? Une vraie poignée de main : ça aide et paraît que comme sensation ça apporte. Chez nous, c’est d’naissance, on a la chatte étrangleuse ; maman était pareille, d’après ce que m’a raconté mon beau-père qui m’a déniaisée, le cher homme. Alors, vrai, vous n’voulez pas ? V’v’lez qu’je vous dise ? Les hommes, vous êtes tous des cons ! Vous cantonnez dans la facilité. Une perruche qui sait pas mieux s’servir d’son cul qu’de sa cervelle et vous v’là frétilleurs, tirant la p’tite crampe banale : toc toc, qui est là ? Les apparences, quoi, suffit qu’ça soye jeune et pomponné ! Bande de nœuds ! Vous me verriez avec mon Sénégalais du matin ! En levrette ! Chez eux, y disent en gazelle. J’le promène dans le réduit aux balais. Je lui happe le braque et, en route. Il aime. Un pied formidable, il se chope, Bamboula. Après il court pour rattraper sa benne au coin de la rue. Lui, il s’en fout de mon vieil âge. Et y a pas b’soin de me mett’ le derrière en embuscade dans les ténèbres pour lui sauter au paf. C’est un garçon corrèque. Noir, ça oui, et y s’en cache pas, mais corrèque. Alors faut pas v’nir m’causer de racisse ! Si vous savez : t’as des Noirs qui valent certains Français. Surtout Bamboula, un chibre pareil ! Bon, ben puisque vous n’voulez pas m’enfiler, espèce de blanc-bec, débarrassez-moi le circuit ; ça va êt’la fin des cinémas, me reste une chance. Je laisse ma porte cochère entrouverte, ce qui fait que des bonshommes en profitent pour rentrer pisser. Et alors, moi : hop ! J’saute sur leur manche. Ça ne prend pas toujours. Beaucoup ont la frousse et s’ensauvent. Mais des certains se laissent manipuler sitôt qu’y savent que c’est gratuisse. Leur premier réflesque, les mecs, quand tu leur files la pattoune au braque, c’est de demander « Combien ? » J’annonce vite la couleur : « C’est juste par vice, mon chéri. » Alors là, ils consentent. Mais Seigneur, c’que l’existence est dure pour gagner sa queue quand le cul vous gratte !
Ainsi s’exprima la concierge du 633, en ce soir d’été plein de touffeur.
Je l’abandonne pour m’engager dans l’escalier. Sa pipelardise reprenant le dessus, elle proteste :
— Ousque v’s’allez, puisque je vous dis que la Mudas n’est pas chez elle !
— M’en assurer, réponds-je, désinvolte.
Peut-être protesterait-elle, mais un bruit de pas solitaire, sur le trottoir, la remet en position de guet.
Deux légers coups de sonnette pour souscrire à la bienséance.
Comme prévisible, on ne répond pas.
A moi, sésame !
Cette porte d’honnêtes gens est facile à délourder. J’entre et fronce les sourcils. Je te jure que je les fronce : la glace du vestibule s’en porte garante. Car je peux m’y voir, et c’est pour cela que mes sourcils se sont joints : la lumière usine à giorno dans l’appartement. La jeune veuve était-elle donc pressée au point d’oublier d’éteindre les calbombes en partant ? C’est pourtant un réflexe naturel que d’actionner les commutateurs d’un logis que tu quittes, non ?
J’avance jusqu’au salon.
Là aussi les loupiotes arrosent.
Une odeur caractéristique me fouette les naseaux. Si mon sens olfactif ne m’abuse pas, l’on a tiré des coups de pétard dans cet appartement il n’y a pas très longtemps.
Je me détranche ; Jésus, ce chantier ! Tout a été mis à sac. Tout est sens dessus dessous : les meubles, les tapis, les moquettes, les coussins, les tableaux, le reste.
On a fouillé minutieusement le logis des Mudas, centimètre carré par centimètre carré. Le lustre a été décroché. Le canapé moderne éventré. Enfin tu vois… A quoi bon pousser une description qui ne t’apporterait rien de plus ?