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La vraie vérolise. Le sac, te dis-je ! Le ressac ! Le saccage intégral. Les bras m’en tomberaient s’ils ne me pendaient déjà le long du corps comme les deux rames d’une barque d’amoureux.

Des gens sont venus, qui ont fait ce beau boulot. Ils cherchaient quelque chose que ce singulier Aldebert Mudas était censé avoir planqué chez lui… ou ailleurs ! Ensuite, ils ont embarqué son épouse ; puisque la pipelette l’a vue s’en aller, valise en main. Au fait, était-elle seule ou escortée, la jolie jeune veuve ? A voir ! Faut que je demande à Mme Traque-bites.

La chambre à coucher, contiguë au salon, est encore plus amochée que celui-ci. Deux matelas crevés (les Mudas aimaient leurs z’aises), crois-moi, ça fait un peu désordre. On a de la laine jusqu’aux genoux. J’ai l’impression d’interpréter la grande scène de « J’ai même rencontré des Tziganes heureux », quand les protagonistes protagonisent (et agonisent) dans la plume d’oie. Drôle de fouille. En règle, sauvage ! L’exploration intégrale. Même les portraits de famille ont été décadrés, ce qui donne à penser que l’objet recherché est un document de papier.

Et toujours cette odeur de fumaga, de poudre. Merde, pourquoi s’est-on revolvérisé dans ce logis ? Qui a flingué qui ? On n’a pas tué Mme Mudas puisqu’elle est partie de l’immeuble. Et si elle avait disposé d’un pétard, elle n’aurait pas attendu qu’on lui chancetique sa maison pour s’en servir, si ? Alors quoi ? Coups de feu d’intimidation ?

La cuisine n’a pas échappé au vandalisme du ou des visiteurs. La femme de ménage qui va essayer de rebecter le topo pourra réclamer une rallonge, moi je te le dis.

Et fameuse !

L’épaule appuyée au chambranle de la porte, je considère le désastre d’un œil appréciateur. Il existe une fascination de la calamité. Les grandes abominations de la vie, tu ne peux pas t’empêcher de les examiner avec intérêt, comme tu contemples un panorama depuis une table d’orientation ou le défilé du 14 Juillet. Rien de plus spectaculaire que le malheur, l’anéantissement. Ça s’appelle le complexe de Néron. Enfin, moi, je le qualifie ainsi. Regarde comme les ruines attirent le touriste. D’accord : il y va, le kodakman pour essayer, dit-il, d’imaginer le Persépolis, le Parthénon ou le Pompéi de leur vivant. N’empêche que les lieux qui n’ont pas été partiellement détruits attirent moins que les autres. L’homme a besoin de décombres pour se sentir bien. La preuve : il en fait au moins une ou deux fois par génération.

Cette cuisine en lambeaux, dépecée, inutilisable, finit la tragédie de cet Aldebert Mudas inconnu qui m’a prié de le voir mourir alors que je ne le connaissais pas et que lui ne me savait que par ouï-dire. Elle raconte la tragédie. L’horreur de son destin d’homme happé par je ne sais quelle machination terrible.

Et sa pauvre dame, dans tout ça ?

Je me rends dans la salle de bains. Kif-kif le reste. Ils ont même poussé le sadisme jusqu’à défoncer le revêtement de la baignoire pour mater le vide entre le récipient et le muret carrelé de pâte de verre d’Italie.

Devant cette perquise totale, je me dis que les envahisseurs n’ont pu mettre la main sur ce qu’ils sont venus chercher. A moins qu’ils n’aient découvert le document à la dernière seconde, dans l’ultime cachette possible ?

Je m’apprête à battre en tu sais quoi ? Oui : retraite, merci, bravo ! lorsque j’avise une drôle de chose parmi le verre brisé et les produits de beauté répandus sur le sol. Il s’agit d’une espèce de serpent large et plat, d’un rouge tirant sur le bordeaux vieux. Il radine du coin chiotte de la salle de bains, lequel est isolé du reste par une cloison de verre fumé.

Je m’avance vers cette partie du local, évitant les flacons cassés, les flaques de parfum, les pots d’onguents éclatés d’où sortent des entrailles de couleur ocre.

Le spectacle qui m’est offert, comme on écrit puis dans tous les ouvrages à suce-pinces, ne manque pas de m’impressionner. Et je te le vas décrire en quelques lignes bien senties. Si t’es émotif, que t’aies des bricoles au guignol, la pompe un peu dérapante, tout ça, voire de simples palpitations, ne lis pas. Je ne voudrais pas avoir ton infarctus sur la conscience.

Note que pour une âme forte dans un corps sain, ça file tout de même une secousse.

Un homme est là.

Mort, tu l’auras déjà deviné, car enfin tu n’es pas si con que je veux bien le dire. Mais le tragique, c’est sa posture. Figure-toi qu’il a un pied enfoncé dans la lunette des chiches jusqu’au genou. Il porte un bas de soie ensilé sur la tronche, camouflage des plus simplistes, mais qui assure toujours son effet. Une balle lui a ravagé l’arrière de la tête et ça fait une drôle de confiture dans cette région. Deux autres pralines mouchettent son veston clair. Il est tombé de profil et se tient acagnardé contre le mur, tout de guingois.

Tu ne peux t’imaginer à quel point c’est terrible, ce type masqué d’un bas, à la cabèche défoncée, ruisselant de sang, presque debout, un pied enfoncé dans la cuvette des tartisses. C’est saugrenu, c’est terrific.

Je m’attarde à mater. Peu à peu, je pige. Je pige si parfaitement bien que je cherche quelque chose sur le sol et le trouve d’emblée : une écaillure du carrelage. Ce qui s’est passé ? Moi, Santonio, le prince des policiers, le détective avancé, le limier né, le Sherlock des temps nouveaux (j’en passe et des moins bonnes) je le reconstitue en trois cabrioles de mon esprit suractivé.

Ce soir, un type s’est pointé chez Mme Mudas. Masqué, armé, dans l’intention de récupérer un mystérieux document détenu par son défunt mari, et provenant peut-être bien de Suisse. Sous la menace de son arme, il a tenté de la faire parler. Comme elle ne savait rien, elle n’a rien pu dire (C.Q.F.D.). Ce que comprenant, l’homme a entrepris la fouille dont les traces sont si bouleversantes. En final, il est venu fouinasser dans la salle de bains. Dernier recours, cet acharné a voulu examiner la chasse d’eau. Tu me suis ? C’est à partir de tout de suite que ça devient palpitant. Il est monté sur l’abattant de la cuvette pour se hisser jusqu’au réservoir, lequel, étant ancien, est juché assez haut. L’homme tenait toujours son feu d’une main, la gauche probablement pour braquer la petite prof tandis que de la droite, il allait ôter le couvercle de fonte de la chasse. Seulement il s’est produit un incident d’une extrême banalité mais qui allait avoir pour l’agresseur des conséquences tout ce qu’il y a de plus funestes, oh ! la la ! L’abattant de la lunette est en matière plastique peu résistante. Il a éclaté sous le poids de l’individu dont le pied s’est enfoncé dans les chiches. Déséquilibré, le mecton a lâché son feu (d’où l’écaillure d’un carreau de faïence). Il n’a eu qu’une idée : ne pas tomber en arrière et a mis toute son énergie à rectifier son déséquilibre. C’est alors que Mme Mudas, sans doute morte de frousse et à bout de nerfs, s’est précipitée sur le revolver gisant à ses pieds et a défouraillé sur le type.

Se rendant compte qu’elle l’avait tué, elle a pris peur. N’a pas songé qu’elle pouvait alléguer la légitime défense. Elle a préparé une valise à la hâte et s’est enfuie de chez elle.

Pour aller où ?

M’est avis qu’elle se constituera prisonnière avant la fin de la nuit ; sitôt qu’un peu de calme reviendra dans sa pauvre tête.

Elle se trouvait quasiment en état second lorsqu’elle a tiré, lorsqu’elle a fait sa valoche, lorsqu’elle est partie…

On peut mesurer son désarroi. Lui accorder toutes les circonstances atténuantes possibles. Ce qu’elle a vécu ce jour d’hui, peu de dames l’ont vécu.

Pauvre choute, va.

Elle était là, dans son appartement bien propret, donnant des cours de boche à Marie-Marie. Elle attendait son époux. Peut-être avaient-ils des projets en cours, soit de vacances, soit de bébé, va-t’en savoir. Un couple, c’est pas statique et y a pas que la baise ou les notes de gaz. Ça tente de se projeter dans les futurs.