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Elle marche dans la nuit, dans ses habits serrés, ses yeux sont endurcis. La ville se creuse comme une vague qui déferle. Le mal apparaît partout, il traîne dans les couloirs des hôtels à putes, dans les salons bourgeois sur les écrans géants les sexes de femme sont ouverts comme des patelles. « Vole ! » « Brise ! » « Prends ! » « Jouis ! » « Cherche ! » Les mots à une seule syllabe jaillissent du cœur marmonnant de la ville, s’élancent vers les périphériques, courent comme des animaux, brament et crient comme des animaux à l’abattoir.

Dans la nuit, la jeune fille de quinze ans a peur, elle entend le bruit de ses pas, elle sent le souffle sur sa peau. Mais elle continue d’avancer, sans savoir ce qu’elle cherche, ce qui la cherche. Un nom peut-être, une main, une odeur de garçon, une voix qui s’enfonce jusqu’à ce point brûlant qui l’unit au monde.

C’est une très grande clairière sous la lune. La nuit brille sur la glace. La voix des loups a gelé, suspendue en cristaux de givre à leur gueule. De là où elle se tient, la jeune fille de quinze ans peut voir le cœur rougeoyant de la ville. Le ciel est invisible, il est une haleine. Il n’y a pas de démons. Il n’y a pas de morts vivants. Il y a des assassins et des drogués. Mais rien n’a changé. Les peuples nomades, les peuples des déserts de sable et des déserts de la mer, les peuples des chemins sous les nuages errants, dessinant leurs empreintes en cercles de pierres et en gouttes de cuivre sur la peau, les peuples aux masques d’antilope et aux ailes de papillon sont sortis du rêve qui les contenait.

La jeune fille de quinze ans doit entrer dans la vie en quittant sa chambre. Elle le sait. Elle les voit, elle les attend. Ils sont dans son ventre. Ils sortent de son regard. Ils sont ses créatures. Elle n’a pas de savoir, pas de mémoire. Son corps est dur comme la nuit, ses yeux, ses seins, ses épaules, sa chevelure en rivière noire. Elle se coule au-dehors sur les paroles de Rimbaud. Elle va au-devant de ce qui la regarde, elle va vers ce qui l’appelle. Dans son ventre il y a la faim très grande, la faim de vivre, de saisir, d’être prise, de naître, de faire naître. Elle écoute dans la nuit le grincement des guimbardes qui jouent la Mejorana, la Malaguena, qui répètent son nom, encore et encore. Elle est elle. Elle appartient aux vieux peuples nomades, aux peuples des déserts de la mer et du sable, aux peuples des antres et des vallées, aux peuples des forêts et des rivières.

Elle se glisse dans la nuit, elle est libre. Elle s’en va.

Hôtel de la solitude

C’était le souvenir d’une autre vie, pour Eva, un temps sans limite. Elle avait été à l’hôtel toute sa vie, voyageant sur des paquebots lancés à l’aventure des mers, d’escale en escale, entre Venise et Alexandrie, ou sur la mer de Cortés, de Topolobampo à La Paz. Elle avait tout connu, l’amour et la fête, au temps des festivals, la richesse, la célébrité pareille à une fumée, puis tout avait fondu de ville en ville, dans les galas de pacotille et les amants de commande, et maintenant qu’elle était une vieille femme seule, il ne lui restait plus que la richesse des souvenirs.

Il y avait, dans ces chambres d’hôtel, tantôt somptueuses, tantôt sordides, quelque chose d’à la fois magnifique et pathétique, comme le reflet exagéré de la vie. L’aventure que rien n’arrêtait, la brûlure de l’amour qui n’est plus, l’effacement des visages, un retrait continuel du monde, une exquise amertume. Maintenant, dans cette chambre de l’hôtel d’Almuñecar au nom qu’elle avait presque inventé, et qui lui était destinée depuis le commencement, elle se remémorait tout ce qu’elle avait connu, tout ce qu’elle avait vécu. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était la plongée, au bas des escaliers, passé le sas, dans le tumulte des villes. Elles étaient toutes différentes et pourtant si semblables (le bruit des voitures à cheval à Mérida, la foule à Constantinople, le grondement de Tokyo). Pour ne pas se perdre, elle disposait sur les tables les mêmes livres ouverts. Chaque jour, elle tournait une page d’Impressions d’Afrique, de Nadja, ou des Poésies, peut-être pour exorciser la mort. Parce qu’elle pensait à Raymond Roussel justement, à son corps froid et déjà raidi que les domestiques emportaient au loin, afin que la chambre fût toujours aussi lisse, toujours aussi irréelle. Elle pensait au jeune Montévidéen, à son visage d’ange exsangue renversé dans la chambre anonyme. Allongée sur le lit à deux places, elle rêvassait en regardant le plafond où la fumée de ses cigarettes dessinait des lettres illisibles.

Souvenir d’un autre monde, qu’elle avait traversé sans le voir, les yeux éblouis de miroirs. Ici, pour la première fois, elle ressentait le danger caché dans la banalité du décor, ces rideaux de nylon accrochés au chemin de fer, ces appliques, ces illustrations représentant des moulins à vent, des rivières, des navires. Maintenant que tout avait fui (et qu’elle-même s’était mise hors d’atteinte), il ne restait que le frisson délicieux du danger, ces coups légers frappés à la porte, comme un signal amoureux d’un rendez-vous au crépuscule. Elle se levait sans hâte, elle marchait pieds nus sur le carrelage, jusqu’à la porte. « Votre thé, mademoiselle. » Le garçon d’étage ressemblait à Nathan, il avait les mêmes yeux en amande éclairés d’une lumière à la fois douce et cruelle. Il posait le plateau sur la table basse, près de la fenêtre, il repartait en serrant dans sa main quelques billets. Ainsi plus rien ne nécessitait de hâte, plus rien n’était exigé d’elle, sauf le prix de la solitude. Le seul bien qu’elle avait reçu de la vie, en échange des mirages de son corps, du son de sa voix, du désir que les hommes croyaient lire dans son regard.

Eva se souvenait de ces jours à l’hôtel Washington, à Colon, avec Nathan, ces jours passés à regarder la mer, les navires mouillés au large attendant de traverser le canal. Ensemble ils s’aventuraient dans les rues de la ville noire, ils écoutaient les orchestres jouer le pindin, ils regardaient les matrones danser à la porte des sanctuaires, devant les triangles enflammés et les offrandes de fruits. Puis ils rentraient à l’aube, et le grand hôtel était pareil à un navire de bois, craquant dans le vent de l’océan avant de traverser l’isthme. Des années plus tard, Nathan était mort, et elle n’était jamais retournée à Colon. À Buenos Aires, du haut de sa suite à l’hôtel Revolución, elle regardait le flot des voitures, elle entendait le bruit des accidents, les sirènes de la police. Elle errait dans les rues, jusqu’à ce bar de Corrientes, comme si elle allait rencontrer Onetti. Ou bien à Colima, à l’hôtel Casino, sous les ventilateurs, dans la longue entrée décorée de plantes en plastique, elle attendait vainement de voir la silhouette lourde et un peu hésitante de Rulfo.

Que restait-il, ici, à Almuñecar (Costa Bananas) ? Dans toutes ces chambres, dans ces salons, dans ces bars et ces halls, c’était le temps qu’elle n’avait pas su capturer. Plutôt que des photos ou des bibelots, elle aimait disposer dans une soucoupe un fruit, une pomme, qu’elle regardait jour après jour vieillir et se friper comme un visage de femme.

Conversations légères avec le concierge, avec le veilleur de nuit. « Resterez-vous longtemps avec nous, mademoiselle ? — M’aimez-vous assez ? » « Les pluies vont bientôt commencer, la morte-saison. — Ma saison, donc. » Elle avait aimé par-dessus tout ces villes qui vivaient au rythme des voyageurs : Chichester, Étretat, Biarritz, Syracuse, Tanger, Alexandrie. Ici, à Almunecar, hôtel de la Solitude, Eva ne possédait plus rien, même plus assez d’argent pour continuer à vivre. Rien que ces souvenirs heureux, l’illusion de l’éternel retour, et la certitude à peine voilée de la nécessité de s’en aller bientôt, pour toujours. On ne choisit rien. C’est seulement ainsi, quelques coups légers frappés à la porte de la chambre, le silence, puis un corps froid, déjà raidi, qu’on emporte vers l’oubli, et dans l’escalier, l’ange vêtu de blanc qui regarde de ses yeux langoureux et cruels. Et, sur quelque guéridon oublié, un thé inutile.