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— Oui, monsieur McCormick. Que pouvons-nous faire pour votre service ? demanda la voix ténue.

Rien, comprit Denny.

Avisant à sa gauche un vieil escalier de pierre qui grimpait à l’assaut d’une façade, il se rua vers lui. Les trois individus s’élancèrent ventre à terre à sa poursuite en beuglant.

Dès qu’il eut atteint la terrasse, il se mit à courir mais, trente mètres plus loin, le toit s’achevait abruptement sur un mur aveugle servant de soutènement à l’une des arches qui enjambaient la rue. Quand il se retourna, il vit les six hommes qui fonçaient droit sur lui. Alors, sans réfléchir davantage, il sauta. Une chute de deux étages ! Mais la boue qui recouvrait le sol amortit le choc et Denny, après un roulé-boulé magistral, se releva et reprit sa course. Cette fois, au lieu de prendre la direction du chantier, il s’enfonça à l’intérieur du souk. Est-ce que le vieux m’a tendu un piège ? se demanda-t-il avec fureur tout en détalant.

Il ne tarda pas à se perdre dans le dédale des ruelles obscures. Mais, et c’était déjà ça, il avait semé ses poursuivants.

Si seulement je réussissais à retrouver la rue des Chaudronniers… ou même les échoppes des marchands de tapis…

Mais, dans les sombres venelles, toutes les boutiques étaient closes. Pas âme qui vive. C’était la première fois que Denny voyait le souk totalement fermé. On aurait dit que le quartier avait été entièrement évacué. Mais il savait que ses habitants étaient dans les maisons, qu’ils étaient aux aguets, toutes portes verrouillées, qu’ils attendaient le dénouement, l’instant où sa vie serait soufflée comme une chandelle. Et aucun ne lèverait le petit doigt pour porter secours à l’étranger, à l’homme marqué pour la mort.

Il aurait voulu leur cracher sa fureur, mais c’était en silence qu’il s’enfonçait à grands pas dans les ruelles désertées.

Soudain, il distingua deux jambes en haut d’un mur. Instinctivement, il se jeta dans une rue latérale et, se faisant aussi petit que possible, se coula dans l’encoignure de la première porte sur laquelle il tomba. Son cœur cognait dans sa poitrine.

Il vit passer devant lui les assassins armés de couteaux aux longues lames effilées.

Alors, il émergea de sa cachette et rejoignit la rue qu’il avait quittée. Quand il leva la tête, il aperçut un turban à damiers sur une terrasse. Qui disparut mais pas assez vite pour lui échapper.

Dieu du ciel ! Il y en a partout !

En approchant de la rue suivante, il hésita. Un coup d’œil en arrière : personne. Il se plaqua contre la surface rugueuse du mur pour inspecter précautionneusement la ruelle qui coupait la venelle. Les deux Arabes qu’il avait mystifiés quelques instants plus tôt se rabattaient sur lui. L’un d’eux examinait les porches, l’autre avançait à grands pas… droit sur Denny. Il avait une petite radio collée à l’oreille.

Le fugitif aspira un grand coup, serra les poings et attendit. Cela ne ressemblera en rien à une bagarre de chantier. Ils veulent ta peau.

Quand le premier des deux Arabes arriva à l’intersection, Denny bondit et lui expédia un coup de pied dans le bas-ventre. L’autre poussa un cri et se plia en deux. L’architecte en profita pour l’assommer d’un jab sur la nuque avant qu’il eût touché terre et il s’empara du couteau. Le complice chargea alors en braillant. Denny l’attendit de pied ferme. Il fit même un pas dans sa direction. L’Arabe s’immobilisa à quelques mètres de lui, l’arme prête.

Oui, tu peux te payer le luxe d’attendre que tes copains s’amènent pour t’aider à étriper la volaille, hein ?

Avec un rugissement de rage qui le surprit lui-même, il se jeta sur l’aspirant tueur désorienté qui tenta de battre en retraite mais, plongeant comme un demi de mêlée, Denny lui fit une clé aux jambes qui le déséquilibra, pivota sur lui-même et enfonça son poignard dans l’épaule de son adversaire qui exhala un cri de douleur et lâcha son arme. Maintenant, la lame était à quelques centimètres de la gorge de l’Arabe aux yeux écarquillés par la souffrance et la terreur.

Denny lui cracha en pleine face, le désarma et prit ses jambes à son cou. Dommage que je ne connaisse pas assez bien le gaélique pour l’injurier comme il faut !

Il tourna au coin de la rue sans rien voir et continua de courir jusqu’au moment où il eut l’impression que sa poitrine allait éclater. Alors, il s’arrêta, se plia en deux, un couteau dans chaque main, et, haletant péniblement, il s’efforça de reprendre son souffle.

Il leva la tête. Au-delà des arceaux de la ruelle, il distinguait, à sa droite, la lune presque à son plein qui dérivait, sereine, dans le ciel ténébreux. Arrête de ricaner en me regardant, lança-t-il à l’adresse de l’Homme dans la Lune. Juste à la verticale, une étoile luisait sans clignoter : Île Un qui montait à son zénith.

Peut-être que je pourrais maintenant lancer un appel…

Mais quand il se retourna, il comprit qu’il était trop tard. Debout sur un toit voisin, un homme parlait dans sa radio portative. Denny était acculé dans une sorte de cour ceinturée par de hauts murs et l’alignement des échoppes hermétiquement closes. Trois rues s’ouvraient devant lui et dans chacune d’elles un groupe d’assassins avançaient lentement, convergeant sur lui.

Trois… cinq… huit en tout. Neuf avec l’autre qui est sur le toit. Neuf contre un. Je suis mal parti. Je dois être fichtrement important pour que l’on ait mobilisé toute cette armée ! Mais pourquoi ? Pourquoi moi ?

Une partie de lui-même s’étonnait : il n’éprouvait ni peur, ni affolement, ni même de colère à l’idée que quelqu’un prenait tant de peine pour le faire passer de vie à trépas. Il tremblait mais c’était d’excitation — une excitation presque joyeuse. Bon Dieu ! pensa-t-il. Faut-il que nous soyons encore restés des guerriers païens derrière notre vernis de courtoisie et d’aimable verbiage !

Et, lançant à pleins poumons un inintelligible cri de guerre, il chargea dans la rue du milieu où il n’y avait que deux hommes.

Ils firent front. Quand il fut à bonne distance, il se jeta, le poignard droit levé, sur l’un des Arabes, l’obligeant à esquiver, et doubla d’un coup du poignard qu’il tenait de la main gauche. Un cri de douleur fusa et il se rendit compte que c’était de sa propre gorge qu’il sortait. Fulgurante, une souffrance brûlante le déchira. Ses jambes ployèrent sous lui et il s’écroula. Vision de dents scintillantes, de longues lames perfides qui dansaient au-dessus de lui…

Une lueur éblouissante l’aveugla soudain et les poignards, les visages, tout s’évanouit d’un seul coup.

Son poing crispé sur la plaie qui lui entaillait le flanc, Denny, perdant son sang en abondance, se mit à plat ventre en gémissant et essaya de comprendre ce qui s’était passé. La douleur lui brouillait la vue.

Cette lumière provenait des phares d’une voiture. Une voiture ? Dans le souk ? Quelqu’un en uniforme noir… un chauffeur ?… se pencha sur lui, attentif, tourna la tête et dit quelques mots en arabe sur un débit précipité. De la voiture, une voix lui répondit.

Le chauffeur prit Denny par les aisselles et le mit debout. La douleur s’intensifia et le blessé cria en portant les deux mains à sa blessure.

— Avancez ! le pressa le chauffeur. Vite !

Chaque fois que Denny faisait un pas, il avait l’impression qu’une pince chauffée au rouge lui fouaillait le ventre. Il s’appuyait de tout son poids sur le chauffeur qui, bien qu’il fût beaucoup plus petit, le soutenait et, moitié le poussant, moitié le halant, l’entraînait vers l’auto. En dépit du vertige qui l’emportait, Denny vit que c’était une gigantesque limousine noire. Qui diable peut se servir d’un de ces antiques zeppelins ? se demanda-t-il à travers les affres de la souffrance.