Ce qui s'opère alors, même du temps de Buffalo Bill on l'a pas vu. Combien de fois ai-je assisté au défouraillage du Mastar ? Pas totalisable. Impossible de dire. Tu comptes les étoiles du ciel, en été, toi ? Flinguer à cette cadence, avec une pareille promptitude, c'est la first fois que j'assiste. Une grande première mondiale, laquelle constitue une grande dernière pour les trois ouistitis. La pralinette générale. Ils n'en reviendraient pas s'ils pouvaient en revenir. Trois compostages, pas un de plus, pas un de moins. Pan ! pan ! pan ! Une valduche à chacun, entre les deux carreaux. Signé Béru ! Les Cyclopes sont de retour ! Poum ! Non, on retrouvera jamais plus jamais une prouesse semblable. Ç'a été un moment de l'histoire humaine, la résultante d'une conjoncture. Pan ! pan ! pan ! (J'avais oublié de foutre un « P » majuscule aux deux derniers pans, ce qui les empêchait de faire la roue). Une seconde, tu te souviens combien de temps ça dure ? Eh bien, figure-toi qu'à l'intérieur d'une seconde, le cher Béru, avec ses couilles à longue portée, a eu le temps de chouraver le feu du zouave à sa ceinture et de le capsuler ainsi que ses deux camarades. Une prune de 9 en plein front, même Einstein avec son cigare surdimensionné pourrait pas en surmonter l'outrage. Ça t'enraye l'existence comme un bidon de sable enraye le moteur d'une tire quand tu le déverses dans le réservoir d'essence. Ils font plouf, piaf, plof ! nos camarades. Bons pour le tout-à-l'égout, le tout à l'oubli. Mortibus vobiscum ! que le Seigneur soit avec eux. Et surtout qu'ils ne le quittent plus, ces traîtres.
Le Gravos souffle sur le canon fumant de l'arme.
— Voilà, ça c'est de la mécanique de précision, déclare-t-il ; et maintenant si on s'en irait, gars ? T'as pas envie d'un grand noir avec des croissants chauds, técolle ?
Au fond du couloir, à gauche, y a la porte des chiche-manes.
A droite est celle qui permet d'accéder au hall de l'ambassade. Une ravissante réceptionnaire, brune comme le boulevard du même nom, se fait les ongles derrière un bureau ministre sans ministre ni encrier.
Elle nous regarde débouler, moi si fringant, impétueux et mal rasé. Béru si pittoresque avec son paf de grand ongulé à trompe qui semble sonner on ne sait quel tocsin silencieux contre ses jambes velues. La réceptionnaire félonne ne réceptionne personne étant donné l'heure ultramatinale (l'horloge du hall indique cinq plombes du mat'). Tout en passant de la laque sur l'extrémité de ses phalangettes, elle discutait en félon du nord avec un garde de nuit à mine patibulaire. Mais leur converse s'enlise à notre survenue.
L'homme porte la main à sa poitrine, non pour comptabiliser les battements de son cœur, mais pour dégainer quelque chose qui n'ajouterait rien à notre vitalité exemplaire.
Bérurier lui dépêche (du moins le noyau) dans la paluche un produit de son Coït. La balle traverse la main et la poitrine du veilleur.
Pendant que le Félonien s'écroule, Mister Biterade s'approche du bureau, le pafouin plus terrifié que déjà vu.
— Mon petit cœur, gazouille-t-il à la donzelle qui s'automanucure, serait-il un effectif de votre bonté de téléphoner à Jussieu 6789 pour nous appeler un taxi ? Comme vous pouvez me le constater, je sus pas dans une tenue t'assez d'essence pour regagner mon domicile pédérastement.
CHAPITRE CINQ A SEPT ET LA SUITE… ET LA FIN
Les Marseillais, tu les connais, je suppose ? Une onomatopée, dans leur bouche, ça devient un alexandrin. Un n'importe qui quelconque quand il crie « aïe », ne balance qu'une syllabe. Eh bien chez un Marseillais, ça en produit douze, il crie « ha ha ha a a a i i i ye e e », le Marseillais qui, à l'instant, vient de dérouiller une valise de curé dans les chevilles. Le prêtre (italien puisqu'on soutane) se perd en excuses qu'il prononce excouses. A cet instant, une énorme matrone me bouscule dans la cohue.
Quand je te dis qu'elle me bouscule, elle manque carrément de m'envoyer sur la voie ferrée vérifier si le rail est bien boulonné jusqu'au butoir terminal.
— Eh bien, madame ! proteste-je.
L'énormité a tout de la marchande de poissons, avec son fichu sur la tête et sa jupe ample comme une montgolfière en dégonflade.
— Tu peux pas tirer ta viandasse, l'ahuri ? me jette la mégère à l'aide d'une voix que je connais bien.
Moi, ensuqué par la nuit blanche, je mets un peu de phosphore dans ma génératrice avant de comprendre.
— Béru ! exhale-je.
La marchande de merlans rigole.
— Textuel, milord. Y avait pas d'aut' solutions pour que je trimbale ce que tu sais sans soutirer l'attention. Désormais faut qu'j' me déguise souate en gonzesse, souate en Ecossais. Et même en Ecossais, faudrait que le ça soye un kilt de soirée, à traîne, tellement qu'il a encore poussé mon missile air-cul !
« Y m'arrive aux genoux. J'ai hâte de montrer c'te prothèse à ma Berthy, voir sa rédaction devant le spectac'. »
— Elle était absente ?
— Elle a passé la notte chez mon pote Alfred, le coiffeur qu'a une angine couenneuse. Si on s'aiderait pas l'un l'autre, entre amis, ça servirait à quoi de vivre ?
Il se tait pour laisser la parole à un haut-parleur qui annonce l'arrivée du train pilnucien. Effectivement, en bout de vue, plus loin que la marquise (sous le ciel de lit à laquelle nous sommes beaucoup plus de quatre-vingts chasseurs), dans des confins improbables et tremblants, cotonneux, ponctués de lumières rouges et vertes, la grosse chenille apparaît.
— Ça me fait quéqu' chose de retrouver la vieillasse, assure le Gros travelo d'une voix noyée. Quand il est laguche on n'y fait pas attention, mais au bout de plusieurs jours sans lui, y se met à manquer, comment t'espliques ?
Je n'explique pas. Je tremble de fatigue. Si vers le milieu de ce polar je ne t'avais pas promis de venir attendre le Débris à la gare, comment que je serais allé me zoner ! Mais quoi, un auteur de ma classe se doit à ses engagements, hein ? Et puis j'allais tout de même pas me virguler dans les torchons sans te donner l'explication finale. Ta gueule, devant un pareil forfait, mon neveu !
La grosse loco électrique entre en gare, silencieusement. Les gens venus attendre d'autres gens se reculent. Des voyageurs impatients ont déjà délourdé et n'attendent pas l'arrêt complet du convoi pour sauter sur le quai.
Nous nous mettons à guetter Baderne-Baderne, le cœur doucement étreint par la roucoulade de l'amitié.
Une voix domine le brusque brouhaha consécutif à l'arrivée du dur.
— Hoé, Santonioooooo !
Je cherche.
Trouve. Frank Rèche. Il est à demi défenestré dans son compartiment et agite ses ailerons frénétiquement. Derrière lui, on perçoit la tache pâle d'un visage ; celui de Pinuche, surmontée d'une tache encore plus pâle : celle de son pansement.
On joue de l'épaule pour se frayer passage. On cueille la valoche de Rèche, Pinuche, si tu te souviens (sinon relis le début) étant parti les mains vides.
Ces messieurs nous descendent dans les bras. Rèche me presse contre soi avec son effusion méditerranéenne coutumière. Il ne s'étonne pas de l'accoutrement de Béru, lui lance un distrait : « Bonjour, chère madame. »
Pinuche, amaigri, flottant, plus grisâtre que jamais, retire son mégot éteint de sa commissure pour me bisouiller. Lui non plus ne réagit pas devant l'accoutrement du Mastar.