Il continua sa fouille, tomba sur la fiole de potion et la déboucha pour le renifler.
— Et ça ?
— Une boisson énergétique.
— Ça pue la mort, répondit-il en rebouchant la fiole avant de me la rendre.
— Et ma canne ? demandai-je.
— Vous la récupérerez à la sortie.
Merde ! Mon couteau et ma canne étaient mes seules armes. En cas de pépin, je serais obligé de faire appel à la magie, et ça pouvait être hasardeux dans le meilleur des cas. Je commençai à déchanter.
Heureusement que Fido avait laissé passer certaines choses, dont le mouchoir et le pentacle. Comme ce n’était pas un crucifix ou une croix, il avait dû se dire que Bianca ne risquait rien.
Erreur. Les vampires (et d’autres créatures du même genre) ne réagissent pas aux symboles, ils sont affectés par le pouvoir lié à une profession de foi. Ma piété n’aurait même pas dérangé un moustique vampire – le Seigneur et moi n’avons jamais réussi à nous comprendre. Mais le pentacle est un symbole magique, et j’ai une foi énorme en la magie.
En plus, Fido avait négligé ma potion d’évasion. Il serait bon que Bianca informe un peu mieux ses gardes au sujet du surnaturel…
La maison en elle-même était très élégante. Vaste, de hauts plafonds et des planchers comme on en fait plus… Une jeune fille bien habillée et à la coiffure stricte vint m’accueillir dans le hall démesuré. Je lâchai les politesses d’usage, et elle me conduisit dans une bibliothèque aux murs couverts d’ouvrages fatigués aux reliures de cuir parfaitement en harmonie avec les vieux fauteuils qui encadraient la table basse, au centre de la pièce. Je m’assis pour attendre. Et j’attendis. Longtemps. Au bout d’une demi-heure, Bianca fit son apparition.
Elle entra dans la bibliothèque comme une bougie qui produit une flamme froide. Ses cheveux auburn semblaient trop sombres pour renvoyer des reflets roux, mais ils y parvenaient pourtant. La beauté de son visage parfait aux grands yeux noirs était subtilement rehaussée par un maquillage discret. Bianca n’était pas grande, mais pas moins belle pour autant. Sa robe noire au décolleté plongeant révélait une généreuse partie de ses cuisses d’albâtre. Des gants sombres lui montaient au-dessus des coudes, et ses trois cents dollars de chaussures à talons hauts semblaient tout droit sortis du musée de la torture. Bref, elle était trop parfaite pour être honnête.
— Monsieur Dresden, roucoula-t-elle. Quelle bonne surprise !
— Madame Bianca, répondis-je en me levant. Enfin, nous nous rencontrons. La rumeur ne mentionne pas à quel point vous êtes séduisante…
Elle rit. Ses lèvres s’entrouvrirent et elle renversa la tête juste assez pour que je distingue une gorge pâle.
— On dit que vous êtes un gentleman et je constate que c’est vrai. J’adore le charme désuet d’une telle attitude, surtout dans ce pays.
— Vous et moi sommes d’un autre monde…
Elle s’approcha de moi et me tendit la main avec une grâce toute féminine. Je m’inclinai et effleurai le dos de son gant avec mes lèvres.
— Vous me trouvez vraiment belle, monsieur Dresden ?
— Belle comme une étoile, madame.
— Poli autant que mignon, murmura-t-elle.
Elle m’inspecta des pieds à la tête, mais sans me regarder en face. Parce qu’elle ne voulait pas me soumettre à son pouvoir par inadvertance ou parce qu’elle préférait éviter de subir le mien ? Mystère. Elle fit le tour de la table et s’arrêta près d’un fauteuil. Je la rejoignis et tirai le siège pour lui permettre de s’asseoir. Elle croisa les jambes – avec cette robe et ces chaussures ! – en soignant son effet. Mon cœur rata un battement, puis je retournai à ma place.
— Bien. Monsieur Dresden, qu’est-ce qui vous amène dans mon humble demeure ? Vous désirez passer une agréable soirée ? Je peux vous certifier que c’est une expérience unique.
Elle sourit en posant les mains sur ses genoux.
Je lui rendis son sourire et agrippai le mouchoir dans ma poche.
— Non, je vous remercie. Je suis venu pour parler.
Sa bouche forma un « ah » silencieux.
— Je vois… De quoi voulez-vous parler, si je peux me permettre ?
— Du meurtre de Jennifer Stanton.
Je n’eus qu’une seconde pour réagir. Ses yeux s’étrécirent, puis s’agrandirent, et elle se rua sur moi. Plus rapides que le vent, ses bras filèrent vers ma gorge.
Je basculai hors de mon fauteuil. Même si j’avais anticipé le mouvement, ses ongles me manquèrent de peu. L’un d’eux me laissa une éraflure douloureuse et Bianca me suivit jusqu’au sol, ses lèvres pulpeuses révélant des crocs acérés.
Je sortis la main de ma poche et ouvris le mouchoir pour libérer le rayon de soleil que j’avais en réserve pour une potion.
L’espace d’une seconde, il fit jour.
La lumière catapulta Bianca par-dessus la table en la pelant comme une carcasse faisandée rongée par un Kärcher. Elle hurla, et la chair de sa bouche commença à se déchirer avant de tomber comme une mue de serpent.
C’était la première fois que je voyais un vrai vampire et j’aurais le temps d’être terrifie plus tard.
Je notai les détails en sortant le talisman de ma chemise. Bianca avait une tête de chauve-souris hideuse, bien trop grosse pour son corps, et sa mâchoire béait. Ses épaules étaient puissantes et des ailes membraneuses jaillissaient de ses bras squelettiques. Des mamelles noircies pendaient sur sa robe qui n’avait plus rien de séduisant. Ses yeux exorbités étaient noirs et une pellicule squameuse couvrait son corps comme de la vaseline sèche. Le soleil l’avait endommagée.
Elle se reprit assez vite et tendit ses bras aux griffes effilées en poussant un ululement de rage.
J’enroulai le pentacle, avec sa chaîne, sur mon poing et le brandis – comme tout chasseur de vampires qui se respecte – avant de lâcher :
— Bon sang, madame ! Je suis juste venu parler !
La vampire cracha et approcha de moi à grandes enjambées étrangement gracieuses. Ses serres étaient toujours engoncées dans les chaussures à trois cents dollars.
— Arrière ! dis-je en avançant moi-même.
Le pentacle diffusa une lueur pure et claire, la lumière froide invoquée par ma volonté et ma confiance – ma foi, si vous préférez – en son pouvoir de repousser de tels monstres.
Bianca hurla, détourna la tête et leva un bras membraneux pour se cacher les yeux. Elle fit un pas en arrière, puis un autre, jusqu’à se retrouver le dos plaqué contre un mur de livres.
Et maintenant, je continuais comment ? Je n’allais quand même pas lui coller un pieu dans le cœur ! Mais si ma volonté faiblissait, elle se jetterait sur moi. Et je n’avais rien, même pas le plus rapide des sorts, à lui envoyer avant qu’elle m’arrache la tête. Et même si je m’en sortais, elle avait sûrement des laquais mortels, comme le garde à l’entrée, qui seraient trop heureux de me tuer s’ils me voyaient rosser leur maîtresse.
— Tu l’as tuée, grogna la vampire. Tu as tué Jennifer. Elle était mienne, petit enchanteur.
Sa voix n’avait pas changé. Sensuelle et féminine, même si elle vibrait de colère et sourdait de cette bouche ignoble.
Déconcertant.
— Écoutez, je ne suis pas venu ici pour me battre… En plus, la police sait où je suis. Épargnez-vous un paquet d’ennuis et asseyez-vous. On va parler, puis tout le monde rentrera chez soi bien sagement. Bordel, Bianca ! Si j’avais tué Jennifer et Tommy Tomm, vous croyez que je serais venu parader ici ?
— Tu penses que je vais te croire ? Tu ne quitteras pas cette maison vivant !
J’étais à la fois effrayé et énervé. Bon sang, même la vampire croyait que j’étais le méchant !