Elle secoue négativement la tête.
— Votre beau-frère ?
Elle acquiesce.
Je la visionne attentivement. Tu sais qu’elle est mignonne avec son côté petite souris mouillée ? J’ai idée que le gargotier pratique dans cette chambre le délassement du cuistot. Il doit fumer une pipe en s’en faisant tailler une. Son coin de paradis terrestre ! On a chacun le sien.
— Il vient tirer sur le bambou le soir ? demandé-je.
— Non, pendant la sieste.
— Il a raison : c’est davantage voluptueux. Votre sœur est au courant ?
— Elle est morte.
— Il y a longtemps ?
— L’année dernière. Un serpent venimeux l’a mordue au doigt pendant qu’elle ramassait des zifous. Elle a cru s’être piquée avec une épine, mais sa main a enflé, est devenue bleue et elle a péri d’étouffement.
Sa voix, je veux pas faire de la poésie-branlette pour dame du Prix Monchibre, mais c’est comme un air de pipeau la nuit, près du ruisseau, avec des vers luisants dans les prés…
— Et depuis lors, vous la remplacez ? questionné-je sans ironie.
Un nouveau silence. La gentille Shan-Su continue de braquer sur moi son regard oblique.
— Quel âge avez-vous ?
— Seize ans.
Dis donc, il a pas peur de mettre la barre trop haut, le beauf. Note que de nos jours, si tu rencontres une môme de quatorze ans pas encore déberlinguée, c’est qu’elle a des instincts saphiques ou qu’elle est hémiplégique. Pourquoi cette ado m’excite-t-elle ? Parce qu’elle me rappelle vaguement Marie-Marie à cet âge ? La vie, c’est comme les figues de Barbarie ; ça vous laisse longtemps des piquants dans la viande. Je ne me lasse pas de son minois. Frime de marsupial. De sarigue, plus précisément. Tu sais, ces bestioles qui charrient leurs petits sur le dos. Ceux-ci s’accrochent avec leurs queues à celle, retroussée, de leur maman. Ça forme une lyre vivante.
Merveilleuse nature ! Et au début y avait rien ! De l’eau, des cailloux. Et maintenant on est tous là : le pape, la collection de La Pléiade, l’Empire State Buildinge, le gruyère râpé, la langouste à l’américaine, Robert Hossein, la bombe atomique, le souvenir d’Audiard, les Lettres persanes, ma grosse bite, le thermomètre à mercure, les cons, la Formule I, le chômage, la capote anglaise, la Petite Musique de nuit, le chien Rintintin, le chewing-gum pour les vacants de la pensarde, les galettes de Pont-Aven, ton trou du cul mal torché, celui de la Queen à frisettes, le maréchal Ney-à-la-gueule-épargnée, les vins du Postillon, les vains du postillon, le Trans-Europe-Express, la caverne d’Ali-Baba, la caserne d’Amin Dada, le piaf qui me regarde débloquer, et cette petite Chinetoque effrayée qui se fait tirer par son beauf parce qu’il est veuf et a les glandes enflées.
Je lui tends la main.
Elle hésite.
— Viens ! lui dis-je en français.
Elle ne comprend pas ce dialecte dévoyé de l’argot, pourtant elle s’avance, comme les martyrs s’approchaient de l’exécuteur.
Je la cueille doucement par la taille.
Elle sent tout drôle. Y a des pompeux qui affirmeraient que c’est le musc. Cons de cons, va ! T’en renifles souvent du musc, ta pomme ? Non, hein ? Seulement ça fait bien. Y en a bon, Dunœud-la-joie ! Faudrait créer des réserves à incervelés ! Les y parquer. Ça ne les empêcherait pas de se reproduire, bien sûr, pourtant on circulerait plus librement dans l’existence. Tu ne m’interdiras jamais de rêver. Sans l’imaginaire, je tomberais, deviendrais débile profond.
Elle reste apeurée kif elle serait chez le dentiste pour la première fois, son petit dargif posé au bord de mes genoux.
Que ferais-tu à ma place ? La main baladeuse sur son michier ? Tu lui gagnerais l’entrecuisse en bisouillant son cou délicat ? Elle percevrait ta grosse bêbête-qui-monte par la brèche régulière de sa raie culière ?
Bien sûr.
Tout ça, fais-moi confiance, j’y pense, et mon arbalète se tend. Pourtant je réfrène. C’est comme un cadeau que je m’accorde. Je ne savais pas quoi m’offrir pour mon annif ; ben voilà, c’est ça.
Je la refoule doucettement des deux mains et de ma tête de nœud.
— Je te laisse dormir, petite fille. Nous nous reverrons demain.
Toujours son impassibilité. Son menu sourire à la fois poli et désenchanté. J’effleure sa tempe des mes lèvres.
Elle a un singulier parfum. Elle sent…
Peut-être le musc, après tout ?
16
Mauvaise dormissure. Trop chaud. Ici, la climatisation, fume !
Sur le matin, les bestiaux d’à côté se réveillent. L’un deux, du moins, qui boute le sommeil des autres. La Fräulein Gretta retrouve dard-dard ses lubricités et communique sa folie sexuelle à ses matous. Ça repart dans les turpitudes. Cette frangine, je te parie le bâton du défunt maréchal Pétain contre un bâton de réglisse qu’elle est nympho à camisoler. Comment font-ils pour la garder aux services de sécurité namibiens ? A-t-elle en charge les bites des mecs venus de l’extérieur ? Une manière originale de les annexer. Peut-être que ça constitue une partie de ses occupations, la sur-crampe batifole ? Quand t’as bien léché les roustons d’un gazier, il a tendance à se montrer courtois.
Décidément, j’aurai rencontré de curieuses créatures au cours de ma carrière. Note que les frappadingues tu les trouves partout. Tu les côtoies sans t’en rendre compte. Ils passent, sinoqués à outrance, tu n’y prêtes pas attention. Y a que lorsque tu marques une pause en leur compagnie que tu découvres l’araignée qui tisse sa toile dans leur encéphale, entre l’hypothalamus et le plexus choroïdien. À la longue, ça ne veut plus rien dire, un jobastre de plus ou de moins, c’est tout pour l’équarrissage final. Nous finissons par rendre notre uniforme à la terre qui nous a produits.
Je fous le méchant oreiller sur ma tronche afin d’assourdir le vacarme de leur copulation. Pourquoi ont-ils besoin de hurler qu’ils baisent, les baiseurs ? Pas de quoi en chier une horloge. Les clébards aussi s’envoient en l’air et c’est le seul moment où ils n’aboient pas.
Enfin la séance cesse et je peux roupillonner. Toujours inexplicable, le sommeil. Tu échappes à tout. Quelque chose d’essentiel prend la tangente, va faire la pensée buissonnière à ton insu. Ça te laisse des particules de rêves auxquelles tu cherches à donner une signification. Seulement t’es pas de taille : il te manque la vraie clé des songes. De toute façon, on s’en fout, hein ? C’est à évacuer avec le reste, c’est-à-dire nous.
Je remonte à la surface après un intermède de semi-néant. Mes esprits sont laguches qui me veillaient. Me semble percevoir un léger bruit. Une promesse de jour blanchit la verrière, au-dessus de moi. Cette pâle clarté me permet d’apercevoir une forme recroquevillée sur le plancher. Stupeur ! Il s’agit de la mignonne Shan-Su.
Ne l’ai pas entendue surviendre.
Dressé sur un coude, je contemple ce petit être abandonné dans une provisoire inconscience. Franchement, il existe des Cosette sous toutes les latitudes.
Les mystères des échanges muets jouant, elle vient me rejoindre sur le sable fin de la réalité, comme l’écrit majestueusement une dame de mes relations, romancière dans les supermarchés…
— Quel merveilleux ange gardien ! lui roucoulé-je.
Je réalise qu’elle est probablement confucianiste ou un machin de ce genre et que, pour elle, les anges : « tiens, chique ! ».
Je remonte un bout de drap sur ma nudité afin de camoufler Pépette en danseuse berbère et lui fais signe de venir.
Ne se le laisse pas dire à deux fois.