Je rentrai donc chez moi en chantant « Maman les petits bateaux » tout le long du chemin pour me tenir éveillée. Je me traînai jusqu’à mon immeuble, puis jusqu’à mon étage, puis jusqu’à ma porte, puis jusqu’à mon lit sur lequel je m’écroulai tout habillée, sans même me déchausser. Je dormis comme une souche jusqu’à six heures, heure à laquelle je fus tirée du sommeil par la sonnerie de mon petit réveil intérieur.
Je me forçai à me lever, ravie de constater que j’étais déjà vêtue de pied en cap, ce qui m’épargnait une corvée. Je passai à la salle de bains où je fis le strict minimum, saisis mon blouson et mon sac et me traînai jusqu’au parking. Il faisait nuit noire au-dessus des éclairages électriques. Il bruinait toujours et du givre s’était déposé sur les pare-brise et les vitres des voitures. Super. Je mis le contact, réglai le chauffage à fond, sortis la raclette de la boîte à gant et m’attaquai au pare-brise. Ce qui finit de me réveiller. En chemin pour Bordentown, je m’arrêtai à un 7-Eleven où je fis le plein de café et de beignets.
Il faisait toujours sombre lorsque j’arrivai au motel. Aucune chambre n’était éclairée ; aucune nouvelle voiture au parking. Je me garai du côté le plus obscur, vers la réception, et ôtai le couvercle de mon gobelet de café. Aujourd’hui, mon optimisme en avait pris un coup dans l’aile, et je commençai à envisager la possibilité que le vieux m’ait menée en bateau. Si Kenny n’avait toujours pas reparu en milieu d’après-midi, je demanderais à visiter sa chambre.
Si j’avais été maligne, j’aurais changé de chaussettes et apporté une couverture. Si j’avais été très maligne, j’aurais filé un billet de vingt dollars au veilleur de nuit en lui demandant de me téléphoner dès l’arrivée de Kenny.
À sept heures moins dix, une femme arriva au volant d’une camionnette Ford et se gara juste devant l’entrée du bureau. Elle me regarda d’un air intrigué et entra. Dix minutes plus tard, le vieux monsieur en sortit, traversa le parking à pas lents et monta à bord d’une Chevrolet complètement cabossée. Il me fit au revoir de la main avec un grand sourire et s’en fut.
Je ne pouvais pas être certaine qu’il avait parlé de moi à sa remplaçante et je ne voulais pas courir le risque qu’elle appelle la police pour signaler une présence suspecte dans son motel, aussi je m’extirpai de la Buick, gagnai la réception et fis le même laïus que la veille au soir.
J’obtins les mêmes réponses. Oui, elle avait vu cet individu. Oui, il avait pris une chambre sous le nom de John Sherman.
— Un mec pas mal, dit-elle, mais pas vraiment sympa.
— Avez-vous remarqué ce qu’il avait comme voiture ?
— J’ai remarqué pas mal de choses qu’il avait. Entre autres, une camionnette bleue. Pas le genre réaménagée tout confort. Plutôt un véhicule professionnel. Le modèle sans vitres, voyez.
— Vous avez relevé son numéro ?
— Non. J’avais mieux à regarder que sa plaque d’immatriculation.
Je la remerciai et regagnai la Buick où je sirotai mon café froid. De temps à autre, je descendais de voiture pour m’étirer et me dégourdir les jambes. Je fis une pause d’une demi-heure pour déjeuner. À mon retour, rien n’avait bougé.
A trois heures, Morelli garait sa voiture de police à côté de ma Grande Bleue.
— Bon sang, je me les caille dans cette bagnole ! pesta-t-il.
— Cette rencontre est-elle le fruit du hasard ? lui demandai-je.
— Kelly passe par ici pour venir au poste. Il a repéré ta Buick et a lancé un pari quant à savoir avec qui tu étais maquée.
Je serrai les dents.
— Han ! fis-je.
— Alors, qu’est-ce que tu fabriques ici ?
— Grâce à une enquête menée de main de maître, j’ai découvert que Kenny séjournait dans ce motel sous une fausse identité.
L’enthousiasme embrasa le visage de Morelli.
— Il a été identifié ?
— Les veilleurs de nuit et de jour l’ont reconnu d’après sa photographie. Il roule en camionnette bleue et n’est pas réapparu depuis hier matin. Je suis arrivée ici hier en début de soirée et j’ai fait le guet jusqu’à une heure. Je suis rentrée chez moi et suis revenue à six heures et demie.
— Et aucun signe de Kenny ?
— Aucun.
— Tu as fouillé sa chambre ?
— Pas encore.
— La femme de chambre est passée ?
— Pas encore.
— Alors, allons-y voir de plus près, dit Morelli, ouvrant sa portière.
Il alla se présenter à la réceptionniste qui lui donna la clef du 17. Il frappa à deux reprises. Pas de réponse. Il ouvrit la porte. On entra.
Le lit était défait. Un sac marin était posé par terre, ouvert. Il contenait des chaussettes, des shorts, et deux tee-shirts noirs. Une chemise en flanelle avait été jetée sur le dossier d’une chaise. Dans la salle de bains, un nécessaire de rasage était posé sur le rebord du lavabo, ouvert.
— On dirait bien qu’il est parti dans la précipitation, dit Morelli. Comme s’il avait eu peur. Si tu veux mon avis, il t’a repérée.
— Impossible. Je me suis toujours garée dans le coin le plus obscur du parking. Et puis, comment aurait-il su que c’était moi ?
— Mais mon petit chou, tout le monde aurait su que c’était toi.
— C’est cette satanée bagnole ! Elle me gâche la vie ! Elle sabote ma carrière !
Je fis de mon mieux pour me donner un air altier – ce qui n’est pas de la tarte quand on claque des dents.
— Et maintenant ? dis-je.
— Maintenant, je vais aller demander à la réceptionniste de me téléphoner si Kenny revient.
Il me toisa.
— Ma parole, dit-il, on dirait que tu as dormi tout habillée.
— Comment ça s’est passé hier avec Spiro et Louie Moon ?
— Je ne pense pas que Louie Moon soit impliqué. Il lui manque ce qu’il faut.
— L’intelligence ?
— Non, les contacts. Celui qui a volé les armes doit pouvoir les écouler. Moon ne fréquente pas les bons cercles. Il ne saurait même pas où s’adresser.
— Et Spiro ?
— Il n’était pas disposé à se mettre à table, fit Morelli, éteignant la lumière. Tu ferais mieux de rentrer chez toi, de prendre une bonne douche et de te changer pour le dîner.
— Quel dîner ?
— Rôti cocotte à six heures.
— Tu veux rire ?
Morelli me servit son fameux sourire.
— Je passe te prendre à moins le quart.
— Non ! J’ai ma voiture.
Morelli ôta l’écharpe en laine rouge qu’il portait sous son blouson d’aviateur marron et me l’enroula autour du cou.
— Tu as l’air frigorifiée, me dit-il. Rentre chez toi te réchauffer.
Et le voilà parti vers la réception du motel.
Il bruinait toujours. Le ciel était d’un gris acier. Mon humeur était noire. J’avais eu un bon tuyau sur Kenny Mancuso et j’avais tout raté. Je me frappai le front du plat de la main. Conne, conne, conne ! Et j’étais restée bêtement assise dans cette grosse Buick à la noix ! Mais où avais-je la tête ?
Le motel se trouvait à une vingtaine de kilomètres de chez moi et je battis ma coulpe tout le long du chemin. Je fis un crochet rapide par le supermarché pour faire le plein d’essence, et quand j’arrivai dans mon parking, j’étais complètement écœurée et démoralisée. À trois reprises, j’avais eu l’occasion de coincer Kenny – chez Julia, à la galerie marchande, au motel – et à trois reprises, je l’avais laissée filer.