— Tu as appris quelque chose d’intéressant ?
Je lui rapportai la conversation qu’on avait eue.
— Je connais Bucky et Biggy, dit-il. Ils ne tremperaient pas dans un coup pareil.
— Cette camionnette est peut-être une fausse piste.
— Je ne crois pas. Je suis passé à la station-service tôt ce matin et j’ai pris des photos. Roberta affirme que c’est bien celle qu’elle a vue.
— Je croyais que tu étais censé me suivre ! Et si je m’étais fait agresser ? Et si Kenny m’avait attaquée à coups de pic à glace ?
— Je t’ai suivie à mi-temps. De toute façon, Kenny aime bien faire la grasse matinée.
— Ce n’est pas une raison ! Tu aurais pu au moins me prévenir que tu me laissais me débrouiller toute seule.
— Quel est ton plan pour aujourd’hui ? me demanda-t-il.
— Ma grand-mère en a pour une heure chez Clara. Ensuite, je lui ai promis de l’emmener faire du shopping. Et il va falloir que je passe voir Vinnie à un moment ou à un autre.
— Il va te reprendre l’affaire ?
— Non. J’emmène mamie Mazur avec moi. Elle va lui remettre les idées en place.
— Je repensais à ce Sandeman…
— Oui, moi aussi. Au départ, je croyais qu’il aurait pu cacher Kenny chez lui. Mais c’est peut-être le contraire. Peut-être qu’il l’a doublé dans les grandes largeurs.
— Tu crois que Moogey aurait pu être de mèche avec Sandeman ?
Je haussai les épaules.
— C’est dans le domaine du possible. Celui qui a volé les armes a forcément des contacts dans la rue.
— Tu disais que Sandeman n’avait montré aucun signe d’enrichissement personnel.
— Si tu veux mon avis, sa fortune, il se la fourre dans les trous de nez.
13
— Ah, je me sens beaucoup mieux avec cette nouvelle coupe, dit ma grand-mère, prenant place sur le siège passager de la Buick. J’ai même demandé à Clara de me faire un rinçage. On voit la différence ?
Ses cheveux étaient passés du gris métallisé à l’orange abricot.
— C’est un peu blond vénitien, lui dis-je.
— Oui, c’est ça ! J’ai toujours rêvé d’être une blonde vénitienne.
L’agence de Vinnie était juste en bas de la rue. Je me garai le long du trottoir et entrai, traînant ma grand-mère à ma suite.
— C’est la première fois que je viens, dit-elle. Ça valait le déplacement !
— Vinnie est au tel’, dit Connie. Il en a pour une minute.
Lula vint voir ma grand-mère de plus près.
— Alors, comme ça, c’est vous la grand-mère de Stéphanie, dit-elle. J’ai beaucoup entendu parler de vous.
Le regard de ma grand-mère s’illumina.
— Ah oui ? fit-elle. Et qu’est-ce qu’on vous a raconté de beau ?
— Eh bien, pour commencer, qu’on vous avait cognée au pic à glace.
Ma grand-mère lui mit sa main bandée sous le nez.
— C’était cette main-là et elle a été transpercée de part en part.
Lula et Connie zieutèrent la main en question.
— Et ce n’est pas tout, ajouta ma grand-mère. L’autre soir, Stéphanie a reçu un sexe d’homme au courrier. J’étais là quand elle a ouvert le paquet. J’ai tout vu. Il était fixé sur du polyester par une épingle à chapeau.
— San déc’ ! fit Lula.
— C’est comme je vous le dis. Tranché comme un cou de poulet et épinglé comme un papillon. Ça m’a rappelé mon pauvre mari.
Lula dut se pencher en avant pour pouvoir chuchoter à l’oreille de ma grand-mère :
— Vous voulez parler de la dimension ? Votre homme en avait une aussi grosse ?
— Il en avait plutôt une aussi morte !
Vinnie passa la tête par l’entrebâillement de la porte de son bureau et se renfrogna en voyant ma grand-mère.
— Oh, non ! soupira-t-il.
— Je suis passée la chercher chez son coiffeur, lui dis-je. On doit aller faire des courses, alors comme on était dans le quartier, j’ai pensé en profiter pour venir voir ce que tu voulais.
Le mètre soixante-quatorze de Vinnie se tassa quelque peu. Ses cheveux bruns et clairsemés étaient plaqués en arrière par du gel et avaient le même lustre que ses chaussures noires à bout pointu.
— Ce que je veux, c’est savoir où tu en es avec Mancuso, dit-il. Tu étais censée aller le cueillir chez lui, et en attendant, moi, je perds un maximum de fric.
— Ça se termine, lui dis-je. Parfois, il faut du temps.
— Le temps, c’est de l’argent, fit Vinnie. Le mien, en l’occurrence.
Connie leva les yeux au ciel.
— Répétez-nous ça, fit Lula.
Nous savions toutes que l’agence de Vinnie était financée par une compagnie d’assurances.
Vinnie se balança sur ses talons, bras ballants. Homme des villes. Mollasson. Radin.
— Cette affaire n’est pas dans tes cordes, me dit-il. Je la refile à Mo Barnes.
— Je ne connais ce Mo Barnes ni d’Eve ni d’Adam, intervint ma grand-mère, mais je suis sûre et certaine qu’il n’arrive pas à la cheville de ma petite-fille. On ne fait pas mieux comme chasseuse de primes, et tu serais le dernier des idiots de lui retirer cette affaire. Surtout que, maintenant, je travaille avec elle. On est sur le point de découvrir le pot aux roses.
— Sans vouloir vous vexer, ta petite-fille et toi, je dirais plutôt que vous êtes dans les choux, et que vous ne risquez pas d’arrêter Mancuso.
Ma grand-mère releva le menton d’un air de défi.
— Oh, oh, fit Lula.
— Le malheur s’abat sur ceux qui spolient la famille, dit-elle.
— Quel genre de malheur ? fit Vinnie. Je vais perdre mes cheveux ? Mes dents vont pourrir dans mes gencives ?
— Peut-être, dit ma grand-mère, peut-être que je vais mettre sur toi le mauvais œil. Ou alors, je vais me contenter d’aller raconter à ta grand-mère comment tu causes aux vieilles dames.
Vinnie se mit à tourner comme un lion en cage. Il savait qu’il ne valait mieux pas déplaire à sa mamie Bella. Elle était encore plus effrayante que mamie Mazur. Plus d’une fois, elle avait tiré l’oreille d’un homme jusqu’à ce qu’il mette genou à terre et demande pardon. Vinnie poussa un soupir résigné, serra les dents, plissa les yeux, marmonna quelques paroles incompréhensibles et battit en retraite dans son bureau dont il claqua la porte.
— Eh bien, conclut ma grand-mère, je vois que le sang Plum a parlé dans ses veines.
On revint de notre tournée des magasins en fin d’après-midi. Ma mère nous ouvrit et changea de tête.
— Je n’y suis pour rien pour les cheveux, lui dis-je. C’est elle qui a voulu.
— A chacun sa croix, ta grand-mère est la mienne, dit ma mère.
Elle avisa les chaussures que portait ma grand-mère et se signa.
Mamie Mazur portait des Doc Martens. Et aussi un gilet de ski matelassé, un jean dont le bas était relevé et maintenu par des pinces à vélo et une chemise en flanelle identique à la mienne.
— Je vais faire un petit somme avant le dîner, dit ma grand-mère. Ces courses m’ont rétamée !
— Si tu veux venir m’aider à la cuisine, je ne dirai pas non, me dit ma mère.
Aïe. Ma mère ne voulait jamais qu’on l’aide à la cuisine. Quand elle avait besoin d’un coup de main, c’est que quelque chose la tracassait et qu’elle avait l’intention de forcer une pauvre âme à rendre les armes. Ou qu’elle voulait aller à la pêche aux renseignements. Prends du pudding au chocolat, me dirait-elle. Et, au fait, Mrs. Herrel m’a dit qu’elle t’avait vue entrer dans le garage des Morelli avec Joe. Et fais voir… comment se fait-il que ta petite culotte soit devant derrière ?
Je la suivis à contrecœur jusque dans sa tanière où des pommes de terre cuisaient à l’eau. La vapeur avait complètement embué la fenêtre au-dessus de l’évier. Ma mère ouvrit le four pour vérifier la cuisson du gigot d’agneau et une odeur de viande rôtie fondit sur moi. Mon regard s’embua autant que le carreau de la fenêtre et l’eau me vint à la bouche.