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J’en oublie la petite phrase annoncée, une entre cent, entre mille, et il me manque soudain de la mémoire pour tout garder. Et puis tant mieux, car, ainsi, je relirai sans cesse Scut. Comme je relis Sana. De toute façon, ses traits de génie, on ne les comprend jamais du premier coup. Ils nous aveuglent de leur drôlerie, ils nous réjouissent de leur humour féroce, ils nous enchantent de leur modestie infinie. Et on passe trop vite au grain de chapelet suivant. Sans avoir tout bien saisi. Comme chez Sana.

Vous savez quoi ? Ils sont nés le même jour, Scut et Sana, le 29 juin. C’est juste pour dire.

Cette phrase, donc : « L’humour est une façon de se tirer d’embarras sans se tirer d’affaire. » Dites, nos crânes d’œuf qui se masturbent la pensarde tous les ans pour trouver des sujets de philo au bac, vous croyez pas qu’ils devraient faire un tour du côté de chez Scut ? Vous en voulez une autre ? Je comprends, on ne s’en lasse pas : « Mais prenez-vous la vie au sérieux, monsieur ? — Non, monsieur, je la lui laisse. » Et encore, toujours extrait de Mes inscriptions  : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. Malheureusement, nous ne saurons jamais à coup sûr ce que Boileau entendait par : se concevoir, bien, s’énoncer, clairement, mots, dire, arriver et aisément. »

Et encore, et encore…

Simenon

29 juin 1944.

Frédéric a brièvement hésité, mais il regarde maintenant son manuscrit partir en fumée, sans regret. Le journaliste en herbe vient de réaliser qu’il peut se documenter puis écrire un article, retraduire une interview, mais en aucun cas faire un long travail de recherche, constituer des fiches et des dossiers. Ce matin, il a reçu des Imprimeries générales lyonnaises un exemplaire de son Croquelune avec un mot du directeur le remerciant de sa fidélité et lui souhaitant bon anniversaire ! Il a ouvert le livre à la page de garde et lu : À paraître : Simenon. Étude ! Puis il a mis le feu à cette étude qu’il n’achèvera jamais.

* * *

Il pleut beaucoup, il y a des ports d’angoisse et quelques mariniers dans les premiers romans de Frédéric Dard.

Il n’avait pas encore vingt ans et s’était déjà pris dans la gueule le jeune et déjà célèbre Simenon, ses personnages forts et les atmosphères humides de sa Belgique natale. Il avait plu toute la journée et la nuit était tombée très vite. Le long du quai, les arbres séchaient comme des parapluies à la renverse.[…] Il y avait à peine des lueurs moisies aux carrefours, tamisées par le brouillard. Le talent du jeune Frédéric a éveillé l’intérêt des romanciers qu’il fréquente dans leur exil lyonnais, chassés par la guerre de leurs salons parisiens. Ils l’ont prévenu, Jolinon[65] le premier :

— Tu vas te pervertir à t’exprimer comme dans ces romans policiers à la gomme.

Mais lui s’en fout, Bonne-Maman lui a fait découvrir Proust, Charlaix lui a balancé Céline à la tronche, et il défend que Simenon, c’est ça, la littérature ! Un maître incontesté qui a littéralement bouleversé — le mot n’est pas trop fort — les lettres françaises. En ces trois noms, il tient ses trois écrivains vraiment nouveaux du siècle.

À l’âge de quinze ans, il a découvert Simenon, l’écrivain. Sa relation avec Simenon, l’homme, commence en 1938, deux ans plus tard, à l’occasion d’une conférence du « maître » au théâtre des Célestins sur le thème de « L’Aventure », celle de l’ivresse de l’écriture. Frédéric travaille au Mois à Lyon depuis l’année précédente. Il piaffe d’impatience de faire ses premières gammes de journaliste. S’étant précipité aux Célestins, il a droit à une interview collective avec le prestigieux écrivain, mais, le soir, Grancher ne l’a pas convié à aller se pochetronner avec le maître dans un estanco de la rue Mercière. À coups de genièvre au beaujolais. Qu’importe, il patiente jusqu’au lendemain et rencontre Simenon en privé, sur le quai de la gare de Perrache. Ému et déterminé, le gamin de dix-sept ans lui dit son admiration et son ambition de devenir écrivain.

— Tenez-moi au courant, lui crie Simenon alors que le train s’ébroue lentement dans un crachement de vapeur.

La scène peut paraître anodine, elle inaugure pourtant une relation entre deux futurs monstres de la littérature — le mot n’est pas trop fort — qui s’écriront, souvent, se parleront, peu, et ne se trouveront jamais. Aurons-nous la chance un jour de lire la cinquantaine de lettres qu’ils semblent avoir échangées ? Elles nous éclaireront sans doute sur ce ratage qui limita leur collaboration à une unique tentative. Elle enflamme encore les imaginations les plus fertiles. Le récent ouvrage L’Affaire Dard/Simenon d’Alexandre Clément en témoigne. Or l’histoire est sans doute plus simple qu’il n’y paraît. Lire et relire l’un et l’autre est plus instructif que de suivre des scénarios moins bons que les intrigues des Maigret ou des Frédéric Dard.

Voici, résumé, ce qu’il s’est passé. Le « tenez-moi au courant » de la gare de Perrache a bouleversé un jeune Frédéric à la sensibilité à fleur de peau. À la première occasion, il se fait fort de publier le texte de la conférence de Simenon. Ce sera sous forme d’extraits dans sa revue L’An 40, devenue, dès le no 5, le supplément littéraire du Mois à Lyon. Puis il récidive avec l’intégralité du texte dans Les Étincelles, la revue culturelle des Éditions de Savoie, dont là encore il est le créateur. Parallèlement, il fait part à Simenon de son projet, en cours, d’une étude de son œuvre et lui demande même d’intercéder auprès de Gaston Gallimard pour une éventuelle publication. Le maître y consent. On sait maintenant ce qu’il advint du manuscrit ! Parti en fumée !

Mais l’objet de leur différend est bien ailleurs. Après avoir reçu de nombreux encouragements de la part de Simenon sur plusieurs de ses livres et, fait rare et suprême fierté, après avoir bénéficié d’une préface de trois pages à son Au massacre mondain publié en 1948, Frédéric entreprend d’adapter au théâtre La neige était sale. Ce roman de Simenon, paru lui aussi en 1948, se passant sous une occupation étrangère, raconte la rédemption d’un triste héros, passant par d’ignobles chemins et finissant par réaliser cette espèce de miracle de quitter la vie plus pur qu’il n’y est entré. Des États-Unis où il a fui la justice française juste après la guerre, y trouvant une autre gloire, Simenon a donné son accord, puis revu l’ensemble de la pièce. Après bien des péripéties, celle-ci se joue au théâtre de l’Œuvre à Paris, deux ans plus tard. Elle remporte un vif succès, laissant toutefois un goût amer à Frédéric. Plus d’une fois, il s’est senti baladé par son grand aîné. Un Simenon retors, exilé, sentant peut-être que ce premier passage au théâtre d’un de ses romans risque de lui échapper. À lui si sourcilleux quand il est confronté aux adaptations cinématographiques de ses Maigret ! Mais Frédéric est déjà ailleurs. Il pardonne vite tous ces caprices d’auteur. Quand, le 19 mars 1952, Francis Carco, dont il vient d’adapter Jésus-la-Caille, le convie à l’accompagner à l’hôtel Claridge, il s’y rend avec enthousiasme. Figurez-vous que Sven Nielsen, le fondateur des Presses de la Cité, a organisé une cérémonie en l’honneur du retour de Simenon sur les terres de France ! La joie de Frédéric de retrouver le « maître » après dix ans n’est pas feinte. Voici justement Carco l’entraînant vers l’écrivain très entouré. Il arrive à détourner un instant Simenon de sa cour, ramène Frédéric à ses côtés et dit de sa voix la plus chaleureuse :

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65

« À FD qui avancera d’autant plus vite sur la grande route qu’il imitera moins Simenon. » (Dédicace de Joseph Jolinon à Frédéric Dard dans son livre Le Chat du second.)