ANTANACLASE
L’art d’utiliser un mot dans une réplique précédente en lui donnant un autre sens ; telle une diaphore provoquée par un dialogue, nous précise Milési :
— Peut-on se comporter de la sorte, monsieur le commissaire ? Je vous fais juge.
Je la remercie de cette promotion
.
ANTILOGIE (dans sa nuance de « non-sens ») :
L’affirmation de données absurdes ou paradoxales :
Si on est vraiment culotté, on peut prendre un peu d’emprunts sur les gruyères au cumin des Vosges, avec capital indexé, feu rouge arrière, freins à tambour, quidon télescopique, eau chaude et froide et vue directe sur la rue.
DIAPHORE
Définie plus haut, en voici un exemple :
Celle-ci s’est trouvée
mal, je la trouvais
bien !
ÉPANORTHOSE
L’énoncé, suivi de son renforcement ou de son contraire :
Je suis l’individu que je déteste le plus sur cette planète, excepté
quelques milliards d’autres.
Sourire de garce triomphante. Je la giflerais
! Non : je la giflerai
.
HENDIADYIN
Ce drôle de nom cache l’association de deux éléments qui ne vont pas ensemble : C’est un grand mince, assez beau gosse, avec des yeux
et une veste
de velours noir.
MÉTAPLASME
Comprenant de nombreux sous-genres, tous apparentés à des altérations de mots auxquels on ajoute, on inverse ou on supprime des lettres et des sons :
— une prosthèse : Moi, c’est l’docteur Béru espécialiste
des maladies féminines de la femme [et un pléonasme].
— une gémination : Un collier souligne la nénaissance
de ses chers seins.
— une épenthèse : Il n’écrit qu’en majuscules d’imprimererie.
— une aphérèse : Mon terlocuteur
hoche la tête.
— une crase : La jolie dame va nous confier ses chiches, n’est-ce pas mâme
?
— une paragoge, une syncope, une diérèse, une synérèse et même une métathèse…
OXYMORE
Depuis « la force tranquille », nous savons tous de quoi il s’agit ; une alliance de mots de sens diamétralement opposé. Version San-A., cela donne :
Elle est dévêtue
d’un peignoir ouvert
et d’une culotte fermée
.
Une seule bastos a suffi pour faire de ce cadre brillant
un mort obscur
.
PARYPONOÏAN
Quand on croit deviner la fin d’une phrase et qu’elle est à l’opposé de notre attente : La Roumanie est un chouette pays où j’aimerais me retirer, quand je serai mort.
SYLLEPSE DE SENS
Proche de la diaphore, il s’agit de l’emploi d’un mot dans deux de ses sens, propre et figuré par exemple :
La demoiselle a été comblée
comme une carrière
abandonnée.
Je m’approche d’eux et les aborde civilement
puisque je ne porte pas d’uniforme
.
Terminons cette liste, loin d’être exhaustive, avec les savoureux zeugmes sémantiques, proches des syllepses, tropes chers à San-Antonio qui aime détourner des phrases en réemployant, sans le répéter, un élément précédent :
Elle baisse le ton
(comme les poissonniers
en période de mévente).
Avec ce qui lui choit sur les épaules comme pellicules
, vous pourriez tourner un remake
de Ben Hur.
… un zeugme, merveille d’imagination, devenant parfois allographique : En voyant le lit vide
, il le
devient.
U
Universel
Je dédie ce livre à mes traducteurs italiens qui ont su me faire aimer dans le plus beau pays du monde.
Guennadi Barsoukov connaît bien l’Algérie. Il y est allé en 1976 en qualité d’interprète-traducteur pour le compte d’un groupe d’experts en pétrole. C’était la première fois qu’il sortait de Russie. Vingt-trois années ont passé. Le dernier séjour de « Guéna » à Boumerdès s’achève, et il a hâte de retrouver Piatigorsk, sa jolie station thermale du Caucase du Nord. Voilà quatre ans que Gorbatchev a introduit la glasnost dans la politique russe, prélude à une perestroïka et à une profonde réforme économique. Guéna pressent que le monde va changer et que la vieille Russie et tous les pays de l’Est avec elle vont entrer dans une ère nouvelle. Pour l’instant, depuis l’interview du poète et prix Nobel Iossif Brodsky, captée à Radio Liberté le matin même, une autre histoire lui occupe l’esprit. Il la ressasse en arpentant la plage de Corso. À une question du journaliste de l’émission « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es », le grand Iossif a répondu que son écrivain français préféré était San-Antonio, mais que malheureusement on ne pourrait jamais le lire dans une bonne traduction. Guéna n’en a pas cru ses oreilles. Son San-A., celui qu’il vénère depuis des lustres, depuis son premier séjour en Algérie, à Blida, exactement ; il s’en souvient comme si c’était hier. Lui qui croyait bien parler français s’était aussitôt jeté sur les dictionnaires d’argot disponibles et, avide, avait dévoré La Méthode à Mimile d’Alphonse Boudard. Que de larmes et de fous rires il doit à Frédéric Dard ! L’affirmation de Iossif résonne en lui ; plus de vingt traducteurs russes se sont déjà essayés à l’exercice, livrant des copies médiocres, loin de l’esprit de San-Antonio. Il doit bien y avoir un moyen, dans sa belle langue slave, de rendre l’invention de ce langage nouveau, si enivrant. Le Standinge est sa dernière trouvaille, sa plus belle. De retour à Piatigorsk, il se met au travail. Guéna passe cinq ans à trouver les équivalents russes des improbables calembours et jeux de mots de San-A. Enfin, en 1994, édité à 20 000 exemplaires, le livre sort aux frais des éditions Topikal. Guéna s’en émerveille, ravi de toucher quatre-vingts exemplaires en guise de droits d’auteur ! L’homme n’en reste pas là. Son étape suivante est un voyage en France, où il est convié par Philippe Aurousseau, un autre passionné ayant entrepris la tâche impossible de recenser toutes les traductions de Frédéric Dard et de San-Antonio dans le monde. Impossible, car trop souvent le fait d’éditions pirates échappant totalement au contrôle du Fleuve Noir. C’est le cas en Russie, mais Guéna y mettra bon ordre grâce à son ami français qui lui présentera Marie-France Dayot et Jean-Marie Carpentier, les gardiens du temple. En 2001, sort Béru et ces dames, le premier San-Antonio « légal » en Russie, couronné d’un diplôme d’honneur décerné par l’Association des éditeurs de la Russie. Il sonne le glas de toutes les autres éditions pirates et inaugure une courte série due au seul talent de Guéna… et reposant sur ses finances personnelles. Ce qu’il dit à Dominique Jeannerod de San-Antonio nous les montre, lui et sa culture, éminemment proches : « Il a créé un nouvel Évangile, bien accessible, parce qu’écrit en langage du peuple… Sa profondeur est une qualité qui rend son œuvre digne d’être lue et relue dans [notre] époque de stagnation de la littérature mondiale et de la pensée humaine. »