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— Tu sais…, je crois qu’il a dû leur arriver quelque chose…, fit Caramon, tenaillé par l’angoisse.

— Ils se sont conduits comme des idiots, répondit Raistlin. Le rêve les avait pourtant avertis. Et pas seulement eux. Mais si nous faisons vite, il n’est peut-être pas trop tard. Il faut se dépêcher ! Tu entends ?

Caramon leva la tête. On entendait le crissement de griffes sur les dalles. Les draconiens couraient pour rattraper les centaines de prisonniers libérés par l’effondrement des geôles. Caramon voulut tirer son épée.

— Arrête ! coupa Raistlin. Réfléchis un instant ! Tu portes l’armure draconienne et ce n’est pas à nous qu’ils s’intéressent. La Reine Noire est partie. Ils ne lui obéissent plus. La seule chose qu’ils poursuivent, c’est le butin. Reste à mon côté. Marche avec assurance et donne-toi une contenance.

Caramon fit ce qu’il lui dit. Il avait repris des forces et parvenait à marcher en s’appuyant sur son frère. Ignorant les draconiens, qui leur jetèrent un coup d’œil en passant, les jumeaux empruntèrent le couloir. Les murs continuaient de changer de forme, le sol de trembler sous leur pas. Des prisonniers criaient qu’on les libère.

— Au moins, il n’y a personne qui garde cette porte, dit Raistlin, pointant un doigt devant lui.

— Que veux-tu dire ? demanda Caramon, inquiet.

— Elle est piégée. Rappelle-toi le rêve.

Pâle comme un mort, Caramon se rua vers l’huis. Secouant la tête avec résignation, Raistlin le suivit sans presser le pas. Au détour du couloir, il trouva son frère penché sur deux corps inanimés.

— Tika ! gémit Caramon.

Écartant les boucles rousses de la jeune fille, il tâta son cou et esquissa un sourire de soulagement avant de tendre la main vers le kender.

— Tass… Oh non !

Entendant son nom, le kender souleva ses paupières comme si elles étaient en plomb.

— Caramon…, dit-il dans un souffle, pardonne-moi…

— Tass ! fit le colosse en prenant le petit corps fiévreux dans ses bras. Ne dis rien.

Des spasmes secouèrent le kender. Caramon remarqua que le contenu de ses sacoches était étalé par terre, comme des jouets dans une chambre d’enfant. Ses yeux s’embuèrent.

— J’ai vraiment voulu la sauver…, murmura Tass, tressaillant de douleur, mais je n’y suis pas parvenu…

— Tu l’as sauvée ! s’exclama Caramon. Elle n’est pas morte, seulement blessée. Elle s’en sortira.

— Vraiment ?

Les yeux du kender brillèrent, puis se voilèrent de nouveau.

— Je crois que… je crois que je ne vais pas très bien, Caramon. Mais cela ne fait rien, vraiment ! Je… vais retrouver Flint. Il m’attend. Il n’aura pas dû partir tout seul. Je ne sais pas comment… il a pu me laisser, s’en aller sans moi…

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda Caramon à son frère, penché sur Tass.

— Il a été empoisonné, répondit Raistlin, examinant une fine aiguille d’or à la lumière de son bâton.

Le mage tendit la main vers la porte et la poussa doucement.

À l’extérieur, ils entendirent les cris des soldats et des esclaves qui fuyaient le temple. Le ciel était rempli du mugissement des dragons. Les seigneurs draconiens se battaient pour être aux premières places du nouveau monde qui surgissait devant eux. Songeur, Raistlin sourit pour lui-même.

Il fut arraché à ses pensées par quelqu’un qui lui serrait le bras.

— Peux-tu faire quelque chose pour lui ? demanda son jumeau.

— Il est très mal en point, répondit froidement Raistlin. Cela me coûterait beaucoup d’énergie, et nous ne sommes pas encore sortis de ce chaos !

— Mais as-tu le pouvoir de le sauver ? insista Caramon. Es-tu assez puissant pour ça ?

— Évidemment.

Tika s’était assise et se massait la tête.

— Caramon ! s’écria-t-elle joyeusement.

Son regard se posa sur Tass. Oubliant sa douleur, elle caressa le front maculé de sang du kender. Il ouvrit les yeux mais ne la reconnut pas.

Ils entendirent des pas précipités dans le couloir.

Raistlin regarda son frère bercer tendrement le kender dans ses bras, avec la douceur qui lui était particulière.

Il m’a tenu comme ça, moi aussi, songea le sorcier. Ses yeux se posèrent sur Tass. Le souvenir de leurs jeunes années, des aventures avec Flint…, mort à présent. Les jours ensoleillés sous les grands arbres de Solace… Les nuits à l’Auberge du Dernier Refuge… Aujourd’hui elle était calcinée, comme les grands arbres…

— C’est la dernière dette qu’il me reste, dit Raistlin. Après, je ne devrai plus rien. Il faut compter avec les draconiens, et ce sort me demandera une énorme concentration. Débrouille-toi pour qu’ils ne m’interrompent pas.

Caramon étendit Tass sur le sol. Des secousses agitaient son petit corps tourmenté par la fièvre ; ses yeux étaient devenus fixes.

— N’oublie pas, frère, dit Raistlin en fouillant dans ses poches, que tu portes un uniforme draconien. Essaie d’agir avec diplomatie.

— D’accord. Tika, reste étendue et fais semblant d’être inconsciente.

Tika s’exécuta et ferma les yeux. Raistlin entendit le pas lourd de son frère, puis la voix de baryton qui résonnait dans le couloir. Il oublia les draconiens et son jumeau, et se concentra sur le sort qu’il allait lancer.

Dans une main, il tenait une perle blanche lumineuse et dans l’autre une feuille couleur vert-de-gris. Il ouvrit les mâchoires du kender et plaça la feuille entre ses dents. Concentré sur la perle, le magicien répéta mentalement chaque mot de la formule pour être sûr de les prononcer dans l’ordre. Il n’aurait qu’une seule chance… S’il se trompait, Tass mourrait, et lui aussi.

Raistlin posa la perle sur son cœur, ferma les yeux et récita les paroles magiques de six façons différentes. Parvenu à l’extase, il sentit le fluide parcourir son corps et le vider d’une partie de son énergie vitale pour la transmettre à la perle.

Cette première étape terminée, il tint la perle au-dessus du cœur de Tass. Les yeux fermés, il récita les mêmes incantations à l’envers. Doucement, il émietta la perle dans sa main, éparpillant la poudre irisée sur le corps du kender.

C’était fini.

Il ouvrit les yeux et vit les traits douloureux de Tass se détendre.

— Raistlin ! Je… Argh ! fit Tass en crachant la feuille vert-de-gris. Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Comment est-elle arrivée dans ma bouche ? Eh ! Qui s’est permis de déballer mes affaires ? dit-il en regardant le mage d’un air accusateur. Raistlin ! Tu portes la robe noire, maintenant ? Comme c’est beau ! Je peux toucher ? Bon, d’accord, inutile de faire ces yeux-là. C’est seulement parce qu’elle a l’air si douce… Dis-moi, ça veut dire que tu es devenu vraiment méchant ? Peux-tu faire quelque chose de mal pour que je voie comment c’est ? Tu sais, un jour, j’ai vu un magicien invoquer un démon. Arriverais-tu à faire ça ? Juste un tout petit démon… ? Tu pourrais le renvoyer tout de suite après. Non ? fit-il avec un soupir désappointé. Bien… Hé, Caramon, qu’est-ce que tu fiches avec des draconiens ? Et Tika, qu’est-ce qu’elle a ? Oh ! Caramon, je…

— La ferme ! tonna Caramon avec un regard féroce au kender.

Il pointa le doigt sur Tika et Tass.

— Le mage et moi, nous amenions ces prisonniers à notre seigneur quand ils nous ont attaqués. Ils peuvent rapporter gros, surtout la fille. Le kender est un voleur accompli. Il serait bête de s’en séparer, vu ce qu’on peut en tirer au marché de Sanxion. Depuis que la Reine Noire est partie, c’est chacun pour soi, non ?

Caramon flanqua une bourrade joviale dans les côtes du draconien. La créature ricana, dardant des yeux avides sur Tika.

— « Voleur » ! glapit le kender d’un ton indigné. Je…

La « comateuse » dut lui ficher un coup de poing dans les côtes, car le kender se tut.