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— Juste.

— Si je ne suis pas trop cuit du côté cervelet, les choses se sont passées de la façon suivante : les copains qui se trouvaient à l’arrière du camion avec le chargement ont balancé celui-ci sur la route lorsque nous avons été sortis de la ville, puis ont sauté à leur tour. Gretta a chargé le total dans le vieil os qu’elle pilotait et l’a conduit en lieu sûr.

— Je suppose qu’en effet c’est à peu près ça…

Je me verse un petit doigt de cognac — dans le sens de la longueur !

— Mais Stéphane… Il devait nous attendre chez lui…

— En ce qui le concerne, fait Barthélemy, je crois avoir compris ce qui s’est passé. Notre ami, sous ses dehors de bon enfant, est en réalité un homme extrêmement prudent. Sans nous prévenir, il a dû suivre Gretta au lieu d’aller nous attendre directement à sa campagne, comme prévu.

— Il y aurait donc eu trois voitures à la queue leu leu ?

— Oui.

— Vous parlez d’une chouette procession ! Et dire que nous ne voulions pas attirer l’attention…

— Justement, Stéphane a, en agissant de la sorte, fait preuve simultanément de prudence et de témérité. Il a pu contrôler, je le pense, les faits et gestes de Gretta ; mais il a été victime de ce contrôle. Nous pouvons envisager deux hypothèses : ou bien les Polonais se sont aperçus de la surveillance dont ils étaient l’objet de la part de Stéphane et ils ont réussi à le neutraliser au moment où il essayait de nous prévenir téléphoniquement ; ou bien ce sont les Allemands qui l’ont appréhendé à temps ; et je pencherais pour cette deuxième solution.

— Ah oui ?

— Oui.

— Peut-on savoir pourquoi ?

— Primo, parce que Stéphane n’est pas homme à se laisser avoir par des gens qu’il surveille. Secundo, parce qu’il est normal de penser que notre coup de main a attiré l’attention d’un certain nombre de badauds. Ils ont vu s’éloigner le camion, d’abord, puis la voiture de Gretta, puis celle de Stéphane et, s’il y avait un dégourdi dans l’assistance, c’est très certainement le numéro de la dernière bagnole qu’il aura noté. Tout bonnement parce qu’il aura eu le temps de réaliser l’insolite des événements et surtout le temps de bien lire ce numéro…

Je fais claquer mes doigts.

— Dites donc, vieux, vous étiez un champion des Nick Carter avant de préparer votre licence…

Il sourit.

— Je suis un esprit pondéré, voilà tout.

Je me lève et fais le tour de la pièce en me triturant les doigts.

— Comment pouvons-nous savoir ce qu’il est advenu de notre pauvre Stéphane ?

— Si ce sont les Allemands qui l’ont coiffé, la chose n’est pas difficile…

— Vous avez des antennes à la Gestapo d’ici ?

— J’ai mieux que cela…

Il attire à lui l’appareil téléphonique et compose un numéro.

— Allô ! Pourrais-je parler à M. le major Wonitz, demande-t-il…

On doit lui dire de patienter un instant car il met la main sur l’émetteur et me regarde en souriant.

— Qui est ce major ?

— Un brave type d’origine alsacienne qui est un antinazi fervent. Il occupe un poste de dernière zone à la Gestapo, mais il m’approvisionne en paperasses, tampons, faux ordres et renseignements divers…

— Allô ! dit-il soudain, major Wonitz ?

Il jacte en allemand pendant un court instant. Puis il pose l’appareil et se tourne vers moi.

— Stéphane est aux mains de la Gestapo, fait-il. Ils l’ont eu dans la cabine d’un bureau de poste de Villeurbanne.

— Bon, fais-je, j’aime mieux cela…

Il sursaute.

— Vous, alors, vous avez de ces reparties inattendues…

— Mais oui, je préfère cette solution. De la sorte nous savons où il est, ce qui est tout de même un avantage. Et puis, je préfère le savoir dans les mains de gens qui ont quelque chose à lui faire dire, plutôt que dans celles de gens qui ont quelque chose à lui faire oublier… Vous saisissez ?

C’est à mon tour de marquer un point.

Il y a comme de l’admiration dans les yeux de Barthélemy.

— Qu’allons-nous faire ? demande-t-il.

— Essayer de le sortir de là…

Et comme il a un geste d’incrédulité, j’ajoute :

— Stéphane est le dernier lien qui nous rattache à cette vacherie de fusée ; il ne faut pas que ce lien soit tranché, Barthélemy…

Barthélemy approuve du chef.

— Vous avez raison, murmure-t-il…

Il vide sa pipe au-dessus d’une potiche fêlée et répète comme s’il essayait de se convaincre lui-même :

— Il ne faut pas…

CHAPITRE XII

Barthélemy s’absente une paire d’heures dans l’après-midi pour aller aux nouvelles.

Je mets ma solitude à profit pour en écraser un brin. Écoutez un peu ; j’ai pas plus de sympathie pour vous que pour la grand-mère de Richelieu, mais je vais vous cloquer un conseil tout de même. Lorsque vous vous trouvez devant un problème considéré de prime abord comme étant insoluble, au lieu de vous mettre la Spontex à l’air, allez roupiller et vous verrez qu’en ouvrant les stores vous vous sentirez neuf comme un chapeau de Mme Stève Passeur !

Pour ma dorure, c’est ce qui se produit. Lorsque Barthélemy radine, je comprends que ce petit coup de néant a purgé mon cérébro-spinal.

— Du neuf ? je lui demande…

— Des précisions, rectifie-t-il. Je sais dans quelle cellule est enfermé Stéphane. Or, comme, depuis belle lurette, je possède le plan détaillé de la Gestapette…

— Eh bien, mais, c’est aux pommes, je dis en bâillant si fort que cela établit un courant d’air dans mon intestin grêle.

— Aux pommes, sourit Barthélemy, on peut dire que vous avez l’optimisme chevillé au corps…

— Pour ça, faites-moi confiance, ma mère m’en mettait deux cuillerées chaque matin dans mon cacao…

— Vous avez une idée de ce qu’est la Gestapo d’ici ?

— J’ai une idée générale de la Gestapo en tout cas…

— Oui, reprend Barthélemy, seulement à Lyon elle est plus terrible que partout ailleurs. Lyon ! Capitale de la Résistance.

Je me renverse sur le divan, les paluches croisées derrière le bocal.

— À Lyon, comme partout, les hommes sont des hommes, quelles que soient leurs consignes…

Il me regarde d’un œil intéressé.

— Je ne sais pas si je me trompe, mais j’ai l’impression que vous avez un gentil petit programme en tête.

— Qui sait ? dis-je.

Je réfléchis un instant et Barthélemy respecte ma méditation comme vous respecteriez celle de Lamartine.

— Vous connaissez à fond le topo des locaux ?

— À fond !

— Il y a beaucoup de prisonniers dans votre cirque ?

— Une centaine, mais qui se renouvellent sans cesse, car ça n’est pas à proprement parler une prison, mais un lieu d’interrogatoire.

— Je suppose que ces interrogatoires sont — comment dirais-je ? — très poussés…

— Hélas !

— Il doit y avoir un déchet considérable.

— Mettez une moyenne quotidienne de douze morts et vous serez encore au-dessous de la vérité…

— Ces morts, on les évacue bien, non ? Ils ne les enterrent pas dans la cour de l’immeuble ?

— Évidemment.

— Qui se charge d’eux ?

— L’institut médico-légal. La fourgonnette vient tous les soirs chercher les malheureuses victimes de la journée.