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Le Duc prit une tablette antifatigue dans sa poche et l’avala. « Le pouvoir et la peur, dit-il. Les outils du gouvernement. Il faut que je donne des ordres pour que l’on interdise ton entraînement à la guérilla. Et tu as vu ce clip de bobine ? Ils t’appellent Madhi, Lisanal-Gaib… En dernier recours, tu pourrais te reposer là-dessus. »

Paul vit que les épaules de son père se redressaient. La tablette faisait son effet. Mais il ne parvenait pas à oublier les paroles de doute et de crainte qu’il avait entendues.

« Qu’est-ce qui retient cet écologiste ? murmura le Duc. J’avais dit à Thufir que je voulais aussitôt que possible. »

Mon père, l’Empereur Padishas, me prit un jour par la main et je sentis, grâce à ce que ma mère m’avait enseigné, qu’il « tait troublé. Il me conduisit à l’extrémité de la Salle des Portraits, jusqu’au simulego du duc Leto Atréides. Je notai la ressemblance frappante qui existait entre eux — entre mon père et l’homme du portrait. Tous deux avaient le même visage fin, racé, les mêmes traits acérés, le même regard froid. « Princesse ma fille, dit mon père, j’aurais aimé que tu sois plus âgée lorsque est venu pour cet homme le moment de se choisir une femme. » Mon père avait soixante et onze ans alors et il ne paraissait pas plus vieux que l’homme du portrait. Je n’avais que quatorze ans mais je me souviens d’avoir souhaité en secret que le Duc fût son fils et qu’il haïssait les nécessités politiques qui faisaient d’eux des ennemis.

(extrait de Dans la Maison de Mon Père, par la Princesse Irulan.)

Le docteur fut bouleversé par sa première rencontre avec ceux qu’on lui avait ordonné de trahir. Il se vantait d’être un scientifique pour qui les légendes ne représentaient qu’autant d’indices intéressants sur les racines d’une culture, et pourtant le garçon correspondait si exactement à l’ancienne prophétie. Il avait « les yeux quêteurs » et l’attitude de « réserve candide ».

Certes, la prophétie ne précisait pas si la Déesse Mère devait arriver en compagnie du Messie ou si elle l’introduirait sur la scène quand le temps serait venu. La relation, pourtant, n’en était pas moins étrange entre ces gens et les prédictions.

La rencontre eut lieu dans la matinée, près du bâtiment administratif du terrain de débarquement. Un ornithoptère sans marque distinctive était posé à l’écart. Il bourdonnait doucement, comme un gros insecte somnolent. Un garde atréides était posé devant, l’épée au clair et, tout autour de lui, l’air vibrait de la présence invisible du bouclier.

Kynes eut un sourire furtif et songea : Là, Arrakis leur réserve une surprise !

Il leva la main et ses gardes fremens s’immobilisèrent derrière lui. Il continua seul d’avancer vers l’entrée de l’immeuble, trou noir dans le rocher revêtu de plastique. Cette construction monolithique était bien vulnérable, pensait-il. Et bien moins sûre qu’une caverne.

Son attention fut alors attirée par un mouvement et il s’arrêté pour ajuster sa robe et la fixation de l’épaule gauche de son distille. Les portes s’ouvrirent et des gardes atréides en surgirent, lourdement armés : épées, boucliers, tétaniseurs à charge lente. Un homme de haute taille venait derrière ; sa peau et sa chevelure étaient sombres et ses traits étaient ceux d’un oiseau de proie. Il portait une cape jubba ornée de l’emblème des Atréides sur la poitrine, et ses mouvements révélaient qu’il n’était pas accoutumé à ce vêtement. Il lui manquait une certaine souplesse aux jambes, un certain rythme aisé. Sur le côté, la cape adhérait aux jambes de son distille.

A ses côtés s’avançait un jeune garçon à la chevelure également sombre mais aux traits plus ronds. Kynes savait qu’il avait quinze ans et il lui semblait un peu petit pour cet âge. Mais son jeune corps donnait pourtant une impression d’assurance, de commandement, comme s’il avait le pouvoir de discerner, de connaître des choses qui, tout autour de lui, demeuraient invisibles aux autres. Il portait la même cape que son père avec, cependant, une désinvolture pleine d’aisance qui donnait à penser que c’était là l’effet d’une longue habitude.

« Le Madhi aura connaissance de choses que d’autres ne sauraient voir », disait la prophétie.

Kynes secoua la tête et pensa : Ce ne sont que des hommes.

Il y avait quelqu’un d’autre, avec le père et le fils. Kynes le reconnut : Gurney Halleck. Il était lui aussi vêtu pour le désert. Kynes dut respirer profondément pour chasser le ressentiment qu’il éprouvait à l’égard de celui qui l’avait entretenu du comportement qu’il devait avoir en face du Duc et de son héritier.

« Vous pouvez appeler le Duc Mon Seigneur ou Sire. Noble Néest également correct mais réservé en général pour des circonstances plus strictes. Il convient de dire Jeune Maître ou Mon Seigneur au fils. Le Duc est un homme de grande clémence mais peu enclin à la familiarité. »

Et, tandis que le groupe continuait d’approcher, Kynes se dit : Ils apprendront bien assez tôt qui est le véritable maître d’Arrakis. Ordonneront-ils que je sois questionné pendant une moitié de la nuit par le Mentat ? Vraiment ? Espèrent-ils que je les guide pour une inspection des gisements d’épice ? Vraiment ?

Ce qu’impliqueraient les questions d’Hawat n’avait pas échappé à Kynes. Ils voulaient les bases impériales. Et il était évident qu’ils tenaient leurs renseignements d’Idaho.

J’ordonnerai à Stilgar d’envoyer la tête d’Idaho à son Duc, se dit-il.

Ils n’étaient plus qu’à quelques pas de lui, maintenant, leurs bottes craquant dans le sable.

Kynes s’inclina : « Mon Seigneur, Duc. »

Leto, tout en approchant, n’avait pas cessé d’étudier la silhouette solitaire qui les attendait auprès de l’ornithoptère. Haute, mince, prise dans la tenue du désert. Robe, distille, bottes basses. L’homme avait rejeté en arrière le capuchon de la cape et le voile pendait sur un côté de son visage, révélant une longue chevelure couleur de sable, une barbe clairsemée. Ses yeux, sous les sourcils épais, étaient ceux, insondables, des Fremens, bleu dans le bleu. Des traces sombres marquaient encore ses orbites.

« Vous êtes l’écologiste », dit le Duc.

« Ici, nous préférons l’ancien terme, Mon Seigneur. Planétologiste. »

« Comme vous le voudrez. » Le Duc regarda son fils. « Paul, voici l’Arbitre du Changement, celui qui tranche les disputes, l’homme qui a été placé ici pour veiller à ce que soient respectées les formes, en vertu de notre pouvoir sur ce fief. (Il se tourna vers Kynes.) Voici mon fils. »

« Mon Seigneur », dit Kynes.

« Etes-vous fremen ? » demanda Paul.

Kynes sourit. « Je suis admis au sietch et au village, Jeune Maître, mais je suis au service de Sa Majesté, je suis le Planétologiste Impérial. »

Paul hocha la tête, impressionné par l’apparence de puissance de cet homme. Halleck le lui avait montré depuis l’une des plus hautes fenêtres du bâtiment. « Cet homme. Là-bas, avec l’escorte fremen… celui qui marche vers l’ornithoptère, maintenant. »

Et Paul avait brièvement examiné Kynes à la jumelle, notant la boucle mince et droite, le front haut, Halleck lui avait soufflé à l’oreille : « Bizarre bonhomme. Lorsqu’il parle, ses mots sont comme coupés au rasoir. Tout est net. Ses paroles n’ont pas de franges. »