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Puis il rejoignit Gregor qui veillait son fils convalescent.

— Tout le monde dit qu’il tient de moi, déclara le tailleur de pierre, et c’est peut-être vrai quand il est réveillé et cherche à me ressembler ; mais lorsqu’il est endormi, il se rappelle qu’il était son premier-né, et je vois son ombre qui me regarde. (Il resta silencieux un moment.) Il ne faudrait pas que je néglige Seybke. Ces deux-là n’arrêtent pas de se chamailler. Comme deux oursons querelleurs. (Il tendit le cou.) Gregerl n’est guère pieux, hélas. Il se moque de l’Église, en dépit de tous mes efforts.

— C’est Dieu qui nous juge et non notre prochain, et Dieu n’agit pas par rancune mais inspiré par un amour infini.

Gregor parcourut la forge du regard.

— Un amour infini, répéta-t-il. Est-ce ainsi que cet amour se manifeste ?

— Ce n’est guère réconfortant, intervint Jean, mais nous savons cela, nous autres Krenken. C’est la seule façon dont le monde a pu être façonné pour abriter la vie. Il y a… des nombres. La force des liens qui maintiennent les atomes ensemble ; la… la force de l’essence elektronik ; l’attraction de la matière… Ach ! (Geste du bras.) Les phrases dans ma tête s’égarent ; et cela n’était pas ma vocation. Nous avons montré que ces nombres ne peuvent être différents. Au moindre changement de l’un d’eux, le monde s’écroulerait. Tout ce qui se produit dans ce monde découle de ces nombres : le ciel et les étoiles, le soleil et la lune, la pluie et la neige, les plantes, les animaux et les petites-vies.

— Dieu a tout disposé avec mesure, nombre et poids, dit Dietrich, citant le Livre de la Sagesse.

— Doch. Et de ces nombres découlent aussi les maux, les afflictions, la mort et la peste. Mais si le Seigneur-dans-le-ciel avait disposé le monde d’une autre façon, il n’y aurait pas de vie du tout.

Dietrich se rappela que maître Buridan avait comparé le monde à une grande horloge que Dieu avait remontée, et qui fonctionnait désormais par la seule force de son mécanisme.

— Vous avez raison, monstre, dit Gregor. Ce n’est guère réconfortant.

Heloise la Krenk mourut le lendemain. Jean et Ulf apportèrent son corps dans l’église et le déposèrent sur un banc que Joachim avait préparé dans ce but. Puis Dietrich les laissa seuls afin qu’ils accomplissent les rites pour lesquels ils avaient reçu son autorisation implicite. De retour au presbytère, Jean approcha son flacon de la fenêtre pour l’examiner à la lumière.

— Il ne reste que peu de jours, dit-il en pointant le niveau de son doigt. Je ne resterai pas avec vous jusqu’à la fin.

— Mais nous nous reverrons après la fin, répondit Dietrich.

— Peut-être.

Jean posa le flacon sur le rebord de la fenêtre, puis, sortit. Dietrich le suivit et le trouva perché sur son rocher préféré. Il s’assit sur l’herbe près de lui. Ses jambes le faisaient souffrir et il se frictionna les mollets. Les ombres en contrebas s’allongeaient avec le soir, et le ciel à l’est avait déjà viré au bleu cobalt. Jean tendit le bras gauche.

— Ulf, dit-il.

Dietrich regarda dans la direction indiquée et découvrit Ulf les bras écartés au milieu des soles d’hiver envahies par les mauvaises herbes. Son ombre évoquait la lance d’un chevalier transperçant les sillons, et seules les irrégularités du sol dissipaient cette illusion.

— Mais il fait le signe du Crucifié !

Jean fit claquer ses lèvres.

— Peut-être. Le Seigneur-du-ciel est souvent capricieux. Mais regardez la façon dont il tourne sa gorge vers les hauteurs. Il invite le Faucheur à l’emporter. C’est un vieux rite qui se pratique encore parmi son peuple, sur la lointaine île de la mer des Tempêtes d’Orient. Le peuple de Gottfried et le mien jugeaient ce rite stupide et vain, et celui de Bergère a tenté de le faire interdire. En fait, il est depuis longtemps tombé en désuétude, y compris sur la Grande île ; mais à l’heure du péril, un homme retourne souvent aux us de ses ancêtres et se plante en plein champ pour s’exposer.

Jean déplia sa carcasse, trébucha et faillit tomber de son perchoir. Dietrich l’agrippa par le bras et l’attira en lieu sûr. Le Krenk se mit à rire.

— Bwah ! Quelle fin ignoble ! Plutôt être emporté par le Faucheur d’Ulf que de périr par maladresse, bien que je préfère de loin mourir pendant mon sommeil. Ach ! Que se passe-t-il ?

L’un des faucons relâchés par Manfred venait de se poser sur le bras d’Ulf ! L’oiseau ouvrit le bec et Dietrich et Jean entendirent son cri résonner dans le lointain. Mais comme Ulf ne lui donnait rien à manger, il déploya ses ailes et reprit son envol, tournant trois fois dans le ciel avant de repartir.

Jean s’accroupit et passa les bras autour de ses jambes, la bouche béante. Au milieu des champs, Ulf bondit dans les airs à la manière des Krenken. Dietrich fixa l’une des créatures, puis l’autre, totalement déconcerté.

Jean se leva et épousseta ses chausses de cuir d’un air absent.

— Ulf va accepter le baptême à présent, déclara-t-il. Le Faucheur l’a épargné. Et s’il peut faire preuve de miséricorde, autant jurer fidélité au Seigneur de miséricorde.

— Pasteur, pasteur !

C’était le petit Atiulf, qui ne quittait plus Klaus et l’appelait même papa.

— Des hommes ! Sur la route d’Oberreid !

On était le lendemain du baptême d’Ulf, et Dietrich s’affairait à creuser des tombes sur la colline de l’église, aidé par Klaus, Joachim et quelques autres. Ils rejoignirent le garçonnet sur la crête et Klaus le prit dans ses bras.

— Peut-être qu’ils viennent nous apprendre que la peste est finie, dit le meunier.

Dietrich secoua la tête. La peste ne serait jamais finie.

— À en juger par sa cape, c’est le héraut du margrave, et c’est un chapelain qui l’accompagne. Peut-être que l’évêque a trouvé un remplaçant pour le père Rudolf.

— Il serait stupide de venir ici, commenta Gregor.

— Ou ravi de quitter Strasbourg, lui rappela Dietrich.

— Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas besoin de lui, trancha Joachim.

Mais Dietrich avait à peine commencé à descendre vers le vallon que le cheval du héraut se cabrait soudain, manquant faire choir son cavalier. Celui-ci eut toutes les peines du monde à le maîtriser, tant il semblait pris de frénésie. Quelques pas derrière lui, le chapelain peinait lui aussi à tenir sa monture.

— Ach, fit Gregor à mi-voix. C’est fichu.

Les deux cavaliers reculèrent jusqu’au col, puis le héraut fit tourner son cheval et, se dressant sur ses étriers, leva le bras droit, effectuant le geste même que les villageois avaient appris à associer aux Krenken. Puis ils disparurent à la vue, seul un nuage de poussière trahissant leur passage.

Ils trouvèrent Jean sur la route, entre la forge et l’atelier du tailleur de pierre, les yeux tournés dans la direction d’Oberreid.

— J’ai voulu leur dire de ne pas s’approcher, expliqua-t-il en chancelant. J’avais oublié que je n’étais pas des vôtres. Quand ils m’ont vu…

À la surprise générale, Klaus posa une main sur l’épaule du Krenk et lui dit :

— Mais vous êtes des nôtres, frère monstre.

Gottfried sortit de l’hôpital.

— S’ils nous ont vus, quelle importance ? Que peuvent-ils faire sinon nous libérer de ceci ? Celui qui portait une cape a jeté un objet dans l’herbe.