Il la regarda en souriant. « Ça, certainement pas. » Puis, redevenant sérieux : « Mais vous allez m’aider à le voir – ce qui explique pourquoi je ne suis pas venu vous chercher.
— Hein ? Ben, vous avez dû aller au soleil sans chapeau. Il est gardé par des marines.
— Ah oui ? Il faudra en discuter.
— Je ne vois pas de quoi nous discuterions, Ben. Je…
— Plus tard. Allons manger.
— Paroles raisonnables. Iraient-ils jusqu’à vous rembourser le New Mayflower ? Car ce n’est pas vous qui payez, n’est-ce pas ? »
Caxton laissa passer, mais se rembrunit. « Jill, je ne me risquerais pas dans un restaurant plus proche que Louisville, et il nous faudrait deux heures pour nous y rendre. Si nous allions plutôt dîner chez moi ?
— … dit l’araignée à la mouche. Je suis fatiguée, Ben. Je n’ai pas envie de lutter.
— Personne ne vous l’a demandé. Je vous jure que vous ne risquez rien avec moi.
— Ça ne me plaît guère davantage. Si je ne risque rien avec vous, c’est vraiment que je baisse. Enfin ! D’accord, allons-y. »
Caxton composa leur nouvelle direction. Le taxi, qui effectuait des cercles d’attente, s’éveilla et fila vers l’appartement meublé de Ben. Puis il fit un numéro de téléphone et demanda à Jill : « Je vais dire à la cuisine de préparer les steaks. Combien de temps comptez-vous pour les cocktails, mon oiseau ? »
Jill réfléchit. « Votre piège à souris a donc une cuisine privée ?
— Sommaire. Mais je peux faire griller un steak.
— Je m’en chargerai. Passez-moi donc l’appareil. » Elle donna ses ordres, s’interrompant pour demander à Ben s’il aimait les endives.
Le taxi les déposa sur le toit, et ils descendirent dans son appartement. Il était un peu désuet, et son seul luxe était un tapis de vrai gazon dans le living. Jill ôta immédiatement ses chaussures et s’avança sur l’herbe, sentant avec délices le contact de l’herbe fraîche contre ses orteils nus. Elle soupira d’aise. « C’est vraiment divin ! Dire que cela fait des années que j’ai mal aux pieds.
— Asseyez-vous, Jill.
— Oh non, je veux que mes pieds se souviennent de cela.
— À votre guise. » Il alla préparer les boissons.
Elle le suivit de peu et commença à s’affairer dans la cuisine. Les steaks étaient dans le monte-plats, ainsi que des pommes de terre précuites. Elle remua la salade, la tendit au réfrigérateur, régla le four pour griller les steaks et réchauffer les pommes de terre, mais ne le mit pas en marche. « Le four n’a pas de télécommande ?
— Jill ! Que feriez-vous si vous deviez faire la cuisine sur un feu de bois ?
— Je me débrouillerais sans doute mieux que vous, grand malin. J’ai été éclaireuse. »
Ils retournèrent au living. Jill s’assit à ses pieds et ils attaquèrent leurs cocktails. En face d’eux, il y avait un stéréo-viseur déguisé en aquarium. Il l’alluma ; les platax et les cyprins firent place au visage du célèbre commentateur Augustus Greaves.
— «… et l’on peut affirmer, disait l’image, que l’Homme de Mars est maintenu sous hypnotiques pour l’empêcher de révéler ces faits, et l’administration serait extrêmement…»
Caxton éteignit. « Sacré vieux, va… t’en sais pas un sacré mot de plus que moi. » Il redevint sérieux. « Mais il a peut-être raison en disant que Smith est drogué.
— Non ! dit Jill vivement.
— Hein ? Vous disiez, ma jolie ?
— L’Homme de Mars n’est pas drogué. » Ayant laissé échapper cela, elle ajouta : « Il y a toujours un médecin de garde, mais je sais qu’on ne lui donne pas de sédatifs.
— En êtes-vous certaine ? Vous n’êtes pas une de ses infirmières ?
— Non… en fait, aucune femme n’a le droit de l’approcher, et les marines sont chargés de faire respecter la consigne.
— C’est bien ce que j’avais entendu dire. Vous ne savez donc rien. »
Jill se mordit les lèvres. Il n’y avait plus qu’un moyen de prouver ses dires. « Ben ? Vous ne me trahirez pas ?
— Comment ?
— En aucune façon.
— Hum… cela recouvre bien des choses, mais je marche.
— Bien. » Jill lui tendit son verre ; lorsqu’il l’eut rempli, elle continua : « Je sais que l’Homme de Mars n’est pas dopé, parce que je lui ai parlé. »
Caxton émit un sifflement. « Je le savais bien. Ce matin en me levant, je me suis dit : « Va voir Jill, c’est ta meilleure carte. » Encore un verre, mon doux agneau ? Allez, buvez, prenez le shaker si vous voulez.
— Hé là, doucement !
— Comme il vous plaira. Voulez-vous que je masse vos pauvres pieds fatigués ? Allons, commençons l’interview. Comment… ?
— Non, Ben ! Un seul mot sur moi et je suis à la porte.
— Voyons… « Une source généralement digne de foi », cela irait ?
— Cela me fait peur.
— Vous n’allez quand même pas me laisser mourir de dépit et manger ce steak toute seule.
— Oh, je parlerai, n’ayez crainte. Mais vous ne pourrez pas utiliser ce que je dirai. » Et elle lui raconta comment elle avait berné les gardes.
Il l’interrompit : « Dites-donc ! Vous pourriez le refaire ?
— Sans doute, oui. Mais je ne le ferai pas. C’est trop risqué.
— Alors, vous pourriez peut-être me faire entrer ? Écoutez. Je me déguiserai en électricien : bleu de travail, trousse à outils, insigne syndical et tout. Vous me passez la clef et…
— Non !
— Hein ? Voyons, soyez raisonnable, ma petite Jill. C’est l’histoire la plus émouvante depuis celle d’Isabelle qui avait mis ses bijoux au clou pour Christophe Colomb. La seule chose qui m’inquiète, c’est que je risque de tomber sur un autre électricien…
— Et moi, la seule chose qui m’inquiète, c’est moi. Pour vous, il s’agit d’un article ; pour moi il s’agit de ma carrière. Ils me chasseraient de la profession, et même de la ville.
— Oui, évidemment…
— Oui, évidemment.
— Je crois qu’il va falloir vous graisser la patte, chère amie.
— Combien ? Il en faudra un morceau, si je dois aller passer le reste de mes jours à Rio.
— Évidemment, je ne pourrai pas vous offrir autant que l’Associated Press ou Reuter. Disons cent ?
— Pour qui me prenez-vous ?
— Cette question est déjà réglée ; pour le moment, nous discutons du prix. Cent cinquante ?
— Donnez-moi le numéro de l’Associated Press, vous serez gentil.
— Capitol 10-9000. Jill, voulez-vous m’épouser ? Je ne peux pas monter plus haut. »
Elle parut complètement stupéfaite. « Vous pourriez répéter ?
— Voulez-vous m’épouser ? Ainsi, s’ils vous chassent de la ville, je vous attendrai aux portes et vous arracherai à votre sordide existence. Puis, nous reviendrons ici, et vous pourrez délasser vos ravissants pieds sur mon gazon – sur notre gazon – et oublier vos déboires passés. Mais auparavant, il faudra bel et bien que vous me fassiez entrer dans cette chambre.
— Ben, pour un peu, je vous prendrais au sérieux. Le répéteriez-vous, en présence d’un témoin ?
— Appelez un témoin », répondit Caxton en soupirant. Elle se leva. « Ben… je ne vous obligerai pas à tenir votre promesse. » Elle l’embrassa. « Mais il ne faut pas plaisanter sur ce sujet avec une fille qui n’est pas mariée.
— Je ne plaisantais pas.
— Je me demande. Essuyez ce rouge à lèvres et je vous dirai tout ce que je sais. Ensuite, nous verrons comment vous pouvez l’utiliser sans danger pour moi. Cela vous va ?