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C’était la nuit. Les voix résonnaient autour de la gare. Il n’y avait pas de lumière, seulement la lueur des phares des camions. Les femmes se sont assises par terre, près de leurs paquets, et les enfants se sont serrés contre elles. Il y avait des pleurs d’enfants, des sanglots, des chuchotements. Le froid de la nuit est entré dans les grandes salles par les carreaux cassés, à travers les grillages. Il n’y avait pas de meubles, pas de lits. Au bout de la plus grande des salles, des latrines bouchées qui sentaient mauvais. Le vent de la nuit passait sur les enfants apeurés. Puis les plus petits se sont endormis.

Vers minuit, ils ont été réveillés par le bruit des trains qui arrivaient, qui manœuvraient, les grincements, les chocs des wagons, le souffle des locomotives. Il y a eu des coups de sifflet. Les enfants cherchaient à voir ce qui se passait, les petits recommençaient à pleurnicher. Mais il n’y avait pas de voix d’hommes, seulement ces bruits de machines. On n’était plus nulle part.

À l’aube, les soldats ont ouvert les portes du côté des voies ferrées, et ils ont poussé les hommes et les femmes dans les wagons sans fenêtres, peints aux couleurs du camouflage. Il faisait froid, la vapeur des locomotives s’étalait en nuages phosphorescents. Les enfants s’accrochaient à leurs mères, peut-être qu’ils disaient : « Où est-ce que nous allons ? Où est-ce qu’on nous emmène ? » Les quais, les bâtiments de la gare, et la ville alentour, tout était vide. Il n’y avait que les figures fantomatiques des soldats vêtus de leurs longs manteaux, debout de loin en loin dans la vapeur des trains. Peut-être que les hommes rêvaient de s’échapper, il suffirait d’oublier les femmes et les enfants et courir à travers les voies, sauter par-dessus les talus et disparaître dans les champs. L’aube était interminable et silencieuse, sans cris et sans voix, sans oiseaux et sans aboiements de chiens, avec seulement le souffle bas des locomotives et les grincements des attelages, puis le raclement aigu quand les roues avaient commencé à patiner sur les rails et que le train s’était ébranlé pour ce voyage sans but, Turin, Gênes, Vintimille, les enfants serrés contre leur mère, l’odeur âcre de la sueur et de l’urine, les coups des bogies, la fumée qui entrait dans les wagons aveugles, et la lumière de l’aube à travers les fentes des portes, Toulon, Marseille, Avignon, le bruit des roues, les pleurs des enfants, la voix étouffée des femmes, Lyon, Dijon, Melun, et le silence qui suivait l’arrêt du train, et cette nouvelle nuit froide, l’immobilité étourdissante, Drancy, l’attente, tous ces noms et tous ces visages qui s’effaçaient, comme s’ils avaient été sœurs et frères arrachés de la mémoire d’Esther.

Les orphelins allaient à l’église de Festiona, chaque après-midi, à la tombée de la nuit. Un soir, Brao s’est échappé, et il a rencontré Esther sur la place. « Viens. » Il lui montrait l’église. Esther ne voulait pas, elle avait horreur d’entendre le bruit de pas des enfants, le bourdonnement machinal des prières. À côté de la porte, il y avait cette peinture bizarre, la Vierge piétinant un dragon. Brao a pris Esther par la main et l’a conduite à l’intérieur de l’église. On aurait dit une grotte très noire. Ça sentait le bois ciré et le suif. Au fond de l’église, de chaque côté de l’autel, une petite étoile de lumière vacillait dans le froid. Esther s’est approchée des lumières, comme si elle n’arrivait pas à détacher son regard.

Au bout d’un moment, Brao l’a tirée par le bras. Il semblait inquiet, il ne comprenait pas. Alors Esther a pris une des lumières, et elle a commencé à allumer les bougies, les unes après les autres. Elle ne savait pas bien pourquoi elle faisait cela, elle voulait voir la lumière briller, comme ce soir, à Saint-Martin, quand elle était entrée dans le chalet en haut du village, avec toutes ces flammes qui palpitaient. C’était la même lumière, maintenant, comme si le temps ne passait pas, et qu’on était encore de l’autre côté, avant la barrière des montagnes, et que les flammes trouaient l’ombre et vous regardaient.

C’étaient les yeux des gens là-bas qui vous voyaient, les enfants, les femmes, Cécile avec son fichu sur ses beaux cheveux noirs. Les voix des hommes qui grandissaient, résonnaient comme un orage, et puis devenaient très douces et murmuraient, et les paroles du livre, dans cette langue mystérieuse, qui entraient en vous sans qu’on les comprenne.

Une lumière à la main, Esther faisait le tour de l’église et elle allumait les bougies partout où il y en avait, dans les coins, devant les statues, de chaque côté de l’autel. Brao restait debout près de l’entrée, il regardait sans rien dire mais ses yeux brillaient aussi. La jeune fille allait et venait fébrilement, elle faisait naître d’autres étoiles de lumière, et à présent, l’église resplendissait comme pour une fête. Les bougies étincelaient. Cela faisait une chaleur intense, magique presque. Esther est restée debout au milieu de l’église, à regarder briller les lumières. Elle laissait entrer en elle la chaleur. C’était comme s’ils étaient tous là, un instant encore, juste un instant, elle sentait la force de leur regard, les enfants qui interrogeaient, les femmes qui donnaient leur amour, elle sentait la force dans le regard des hommes, elle entendait le son grave de leurs voix, et ce mouvement lent de balancement des corps tandis qu’ils chantaient, et l’église tout entière qui vibrait et oscillait a la manière d’un navire.

Mais cela ne dura qu’un bref instant, parce que tout d’un coup la porte de l’église s’ouvrit, et la voix de l’appariteur éclata. L’homme habillé de noir tenait Brao par le col de son tablier, Brao criait : « Elena ! Elena ! » Esther avait honte, elle aurait dû rester, aider Brao, mais elle a eu peur et elle s’est sauvée en courant. Quand elle est arrivée à la pension, elle s’est enfermée dans la chambre, mais même là, elle croyait entendre Brao qui criait son nom, et le bruit des galoches des maudits orphelins qui marchaient au pas vers l’église. Comme chaque soir, ils entraient dans la grotte sombre, ils s’asseyaient sur les bancs grinçants, les filles à gauche, les garçons aux crânes rasés à droite, dans leurs vieux tabliers gris usés aux coudes, et Brao était avec eux, l’épaule encore endolorie des coups qu’il avait reçus.

C’était la fin de l’été, on savait que les Allemands avaient commencé leur retraite, qu’ils repartaient vers le nord. Brao parlait de cela, et les gens aussi, au restaurant de la pension Passagieri, ils parlaient des hommes de Giustizia e Liberté, qui s’étaient rencontrés à la Madone du Coletto, au-dessus de Festiona. Elizabeth avait serré Esther très fort contre elle, sa voix était changée, elle n’arrivait pas bien à expliquer. « Nous allons bientôt rentrer, tout est fini, nous irons bientôt en France. » Mais Esther la regardait durement. « Alors, demain on s’en va ? » Elizabeth lui faisait signe de se taire. « Non, Hélène, il faut attendre, pas encore maintenant. » Elle faisait semblant de ne pas comprendre, comme si rien ne s’était passé, comme si tout était normal, elle ne voulait même plus dire « Esther », c’était un nom qui lui faisait peur. Esther se dégageait, elle sortait de la petite chambre, elle descendait dans la cour, elle s’éloignait du côté des champs. Elle avait mal au cœur, elle sentait un nerf qui frémissait dans sa poitrine.