Le soleil a brûlé toutes ces semaines, tous ces mois. Les incendies ont ravagé les collines, et le ciel était étrange, moitié bleu, moitié obscurci par la fumée. Chaque soir, il y avait une pluie de cendres sur la mer.
Aux terrasses des cales, les touristes allemands, italiens, américains, argentins ou arabes. Les gens parlaient fort, si fort, les femmes étaient si parfumées. Il y avait des couples d’homosexuels frileux, des nurses, des marins grecs, chypriotes, tunisiens, soviétiques. Il y avait des clochards germano-pratins, micheloboulevardiers, des pizzaiolos, des gigolos, des maquereaux. Il y avait des agents de change, des retraités de la S.N.C.F., des filles absentes aux cheveux chlorés, des adolescents drogués jusqu’à la mort. Il y avait des baigneurs hollandais rouge vif, des travailleurs kabyles, des anciens combattants, des coiffeurs, des ambassadeurs, des garagistes, des ministres, que sais-je encore ?
Je voyais ce monde, je ne le connaissais pas. Je ne le reconnaissais plus. Tous ces gens qui allaient et venaient, se dépassaient, s’arrêtaient, se parlaient, se touchaient, cette foule qui s’écoulait comme un résidu épais le long d’une rainure. Il y avait ce bruit de pas, surtout, ce bruit de voix, malgré les grondements des moteurs. Dans leurs coques hermétiques, les hommes ont un regard durci, lointain, pareil à un reflet.
Elizabeth est partie en 1973 pendant la guerre du désert de Sin, et c’est cette année-là que j’ai épousé Philip et que j’ai ouvert un cabinet de consultation de pédiatrie, dans une rue bruyante de Tel-Aviv, près du théâtre Habima. Comment l’ai-je laissée partir ? J’aurais dû comprendre qu’elle était déjà malade, qu’elle souffrait sans rien dire. Le cancer rongeait son ventre. Et moi je voulais vivre, vite et fort, sans chercher à deviner, sans hésiter.
Elizabeth est partie, vêtue de noir, avec sa petite valise, la même qu’elle avait quand elle est arrivée sur le bateau, j’ai essayé de la retenir, mais je savais bien que c’était inutile. Je lui ai parlé de mon métier, de Philip, de Michel qui aurait besoin d’elle. Elle a eu un sourire, un geste de la main pour dire qu’il ne fallait rien exagérer. Elle a dit : « Ce n’est pas moi qui lui manquerai. C’est lui qui me manquera. » Elle a ajouté, avec une gaieté feinte : « Quand il voudra, il voyagera pour venir me voir. Il aimera cela. » Quand elle s’est embarquée, à l’aéroport, elle a dit, avec un calme cruel qui a fait battre mon cœur : « Naturellement, tu as compris que je ne m’en vais pas pour revenir. Je pars pour toujours. » Maintenant je sais pourquoi elle disait cela.
J’avance dans les rues de cette ville que je ne connais pas. C’est là que mon père et ma mère ont vécu toute leur jeunesse. J’ai vu le lycée où il enseignait l’histoire-géo, cette magnifique prison de pierre grise, avec ses tourelles, ses meurtrières, ses grilles ornées de piques. J’ai vu l’olivier rabougri qu’on a planté dans le gazon, symbole de la paix. J’ai vu le cadran solaire avec sa devise en latin qui m’a fait penser aux formules du Pickwick Club. J’ai cherché l’immeuble où mon père et ma mère ont vécu, avec son balcon qui donnait sur la rivière. Mais aujourd’hui la rivière a été comblée par des parkings et des constructions prétentieuses en béton armé. Non loin, dans un immeuble ancien, il y a un hôtel qui a un nom que j’aime, Hôtel Soledad, Hôtel de la Solitude. J’ai pris une petite chambre, du côté de la cour à cause du chahut de la circulation. Quand je suis allongée sur le lit étroit, j’entends les roucoulements des pigeons, et une rumeur vague de radio et de cris d’enfants. Il me semble que je suis n’importe où, partout, nulle part.
Tous ces jours, passés dans cette ville inconnue, dans la brûlure des incendies. Chaque jour apportait le bruit de la guerre, au Liban, et les nouvelles des feux qui éclataient, dans les Maures, dans l’Esterel, dans les collines du Var. Chaque jour, dans la chambre étroite de l’hôpital, devant le corps exsangue et décharné de ma mère, chaque jour, voyant avancer son effacement, sa disparition. J’entends sa voix, fragile, lointaine, je sens sa main dans la mienne. Elle parle d’autrefois, de mon père. Elle dit : Michel, elle parle de Nice, d’Antibes, elle parle des jours heureux, des promenades le long de la mer, des vacances en Italie, à Sienne, à Florence, à Rome. Elle me parle de cela comme si j’avais été là, quelque part, déjà grande, une amie, une sœur, une jeune fille qu’un couple rencontre au hasard d’un hôtel, au bord d’un lac, et qui partage un instant son bonheur, comme une effraction. Le restaurant d’Amantea, la mer si bleue, les promontoires qui avançaient dans le crépuscule. J’avais été là avec elle, avec mon père, j’avais mangé ces pastèques fraîches, bu ce vin, entendu la musique des vagues et les cris des mouettes. Tout le reste s’effaçait alors, pendant qu’elle me parlait d’Amantea, des journées de cet été qui avait suivi leurs noces, comme si j’avais été là, moi aussi, et que j’avais vu leurs visages éclairés par la jeunesse, entendu leurs voix, leurs rires complices. Elle parlait, et sa main serrait très fort la mienne, comme elle avait dû serrer alors la main de mon père, quand ils étaient partis sur cette barque, glissant sur la mer étincelante du soir, entourés par les cris enivrants des mouettes.
La voix d’Elizabeth devenait de plus en plus faible chaque jour, elle racontait interminablement la même histoire, elle disait les mêmes noms, les mêmes villes, Pise, Rome, Naples, et toujours ce nom d’Amantea, comme si cela avait été le seul lieu du monde où la guerre n’était jamais arrivée. Sa voix était si faible, les derniers jours, que je devais me pencher jusqu’à ses lèvres, sentir le souffle qui emportait ces mots, ces morceaux du souvenir.
Chaque jour, sortant de l’hôpital au crépuscule, et marchant au hasard des rues, la tête pleine de vertige, entendant ce nom qui se répétait indéfiniment, jusqu’à devenir obsédant, Amantea, Amantea… Lisant dans le journal les nouvelles des incendies qui brûlaient sur toutes les montagnes, qui dévoraient les forêts de chênes verts et de pins, à Toulon, à Fayence, à Draguignan, dans le massif du Tanneron. Les incendies qui éclairent Beyrouth en train de mourir.
Alors je marchais dans les rues brûlantes, la nuit, cherchant des ombres, des souvenirs. Et la main d’Elizabeth, serrant ma main, et sa voix murmurant des mots incompréhensibles, les mots d’amour qu’elle prononçait sur la plage, à Amantea, serrée contre le corps de mon père, les mots qu’il lui disait, comme un secret, et la mer semblait encore plus belle, pleine d’étincelles de lumière, chaque vague avançant éternellement jusqu’à la plage. Les derniers jours, elle ne pouvait même plus parler, mais les mots étaient encore en elle, ils arrivaient jusqu’au bord de ses lèvres, et je me penchais pour les capter avec le souffle, pour les entendre encore, les mots de la vie. Je lui parlais, à présent, puisqu’elle ne pouvait plus le faire, c’était moi qui lui parlais de tout cela, de Sienne, de Rome, de Naples, d’Amantea, comme si j’avais été là, comme si c’était moi qui avais tenu la main de mon père sur la plage, regardant les vols disloqués des mouettes dans le ciel du soir, écoutant la musique des vagues, regardant la lumière s’éteindre derrière l’horizon. Je serrais sa main et je lui parlais, en regardant son visage, sa poitrine qui soulevait à peine le drap, en tenant sa main serrée, pour lui donner un peu de ma force. Dans la ville assiégée, il n’y avait plus d’eau, plus de pain, seulement la lumière vacillante des incendies, le grondement des canons, et les silhouettes des enfants errant au milieu des décombres. C’étaient les derniers jours d’août, les montagnes brûlaient tout entières au-dessus de Sainte-Maxime.