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— Affreux ; elle a dû licencier la moitié de son cheptel et le reste travaille au ralenti. On fait surtout le gars de passage ; mais on ne peut pas tourner seulement avec le voyageur ; une boîte comme la nôtre doit avoir une base solide, sédentaire. Pour un pince-cul, l’habitué, c’est comme l’abonné pour un journal, il constitue le fond de roulement.

Elle a remonté ses jambes en tailleur, ce qui lui exorbite la chatte, et elle a les coudes sur les genoux, tu vois ? Et puis le menton dans une main, et de l’autre, elle lisse ses poils roux marqués de bœufs, pensivement. Assez bandant, tout ça. T’as beau être sectaire, détester la carotte, de te trouver en tête-à-tête avec un frifri pareil à une tulipe stylisée, ça t, quoi, reconnaissons-le. Tu deviens un peu songeur des claouis, fatal.

— Je me suis laissé confier également que Noblood-City mérite bien son nom ?[2] dis-je, d’une voix neutre.

Molly opine :

— Exact, mais à mon avis, ça va ensemble.

— Qu’est-ce qui va ensemble ?

— La frigidité et l’absence de crime. Les gens ont perdu un certain influx, je pense. Ils sont devenus sages, physiquement et moralement.

— Cependant, la vie continue, non ? La population travaille, va, vient, achète, vend, bouffe, dort ?

— Oui, mais assez mollement. Voulez-vous que je vous dise, frenchy ?

— Je ne veux que ça.

— Ils sont distraits. Voilà leur mal. Entre la réalité et eux, il existe une espèce d’écran invisible. Ils continuent de dire et de faire des choses, mais avec ce petit décalage qui fait perdre à ces choses leur signification exacte. Je voudrais vous faire comprendre…

— Tu me fais très bien comprendre…

Elle n’est pas satisfaite de ses explications malgré mon approbation. Elle cherche une autre formulation.

— Vous voyez, beau gosse, tout être produit et dégage de l’électricité, non ? Eh bien, on a l’impression qu’eux n’en fabriquent plus.

— Je vois.

Je me verse un doigt (vertical) de bourbon, sans glace. L’alcool me racle un peu le gésier au passage.

— Et des gens comme toi, par exemple, reprends-je, des gens… épargnés, en rencontres-tu ?

— Bien sûr. Et c’est justement parce que j’en rencontre que je peux faire la différence avec les autres. Grâce au ciel, il y a encore des habitants intacts : les pestes d’autrefois ne frappaient pas tout le monde, sinon nous ne serions pas là !

Pas bête, ma rouquine. Ça y est : elle me plaît.

Je déboucle ma ceinture, tombe mon grimpant, déboutonne ma limouille. Y a des jules qui conservent leurs chaussettes aux pieds pour limer ; moi j’estime que ça fait glandu, instituteur libre. De ce fait, j’arrache les miennes. Dans des ébats, tes pinceaux participent au même titre que tes plus nobles morcifs. Y a pas d’abats. Rien n’est accessoire. L’amour, ça se fait sur toute ta surface.

Molly me considère gravement, attendant la fin finale de mon décarpillage. Lorsque mon kangourou gît sur la moquette, elle émet un sifflement très yankee et ricane :

— Ben, mon lapin, si Diogène arrivait avec sa lanterne, il n’aurait pas besoin de chercher davantage !

IV

LA PROPOSITION

Ses potesses l’ont peut-être surnommée « Feu-aux-fesses », mais elle n’est pas de formule 1, la Molly.

Oui, bon, c’est de la piaffante pouliche qui ne renâcle pas à l’ouvrage et qui préfère un coup de bite à un coup de grisou. Une solide gagneuse maîtresse d’elle-même et des autres, ça surtout. L’élan, elle le possède et la manière délicate de rendre sa tulipe carnivore ; drôlement captatrice du frifri, la chérie. C’est un acquis professionnel, ça : l’étranglement modulateur. Je serais de mauvaise foi si je la réputais médiocre bouillaveuse. Voilà une personne qui sait brosser et qui te vide les sœurs Brönté[3] sans barguigner, ou alors très peu. Mais cela dit, et justice lui étant rendue, il ne s’agit pas de la réputer Greta Garbo du radada, Molly. C’est pas la Sarah Bernhardt du traversin. Tu vois, le « Gault et Millau » de la tringle lui octroierait un 11/20 d’estime, assorti d’un commentaire de ce tonneau : Des plats de brasserie y côtoient quelques heureuses initiatives qui, hélas, ne vont pas au bout de leurs ambitions. Service aimable mais un peu lent. Le décor gagnerait à être plus discret. Ouvert jour et nuit.

Certes, je devrais, par charité chrétienne, lui fournir une prestation à la hauteur de cette réputation française qui nous a fait tant de mal (car on attendait toujours de nous plus que nous pouvons fournir), mais j’ai la flemme. Et puis quoi, elle m’inspire pas lulure. Y a quelque chose d’irlandais qui lui subsiste : sa rousseur et l’odeur qui en consécute. Elle a beau s’asperger de parfums surchoix, made in France, elle continue de fouetter en catimini. Toute l’Arabie, mais reniflée côté chameaux. Manière d’agrémenter, on se finit la séance à la duc d’Aumale ; à savoir que messire Tonio est allongé languissamment sur le dos, les mains derrière la nuque (donc, devant, en réalité) et qu’il se laisse chevaucher par mam’selle Molly, laquelle lui présente sa contrebasse et ses omoplates, avec, en prime, sa coiffure toute en tire-bouchons serrés, façon afro (ou affreux). Et hue dada, le coche et la mouche ! Tandis qu’elle m’emmitoufle le Nestor de ses meules gaillardes, j’ai le regard qui furète dans la pièce. Moi, je peux très bien mener plusieurs occupations simultanées. Je considère tout ce luxe clinquant pour marchands de bœufs ou de cacahuètes en gros. L’épate pour l’épate. Y a de la naïveté dans ce délire à grand spectacle. C’est sommaire, en fait, dans sa hideuse fastuosité. Les Ricains, je vais te dire, ce qui leur manque, c’est le raffinement. Ils confondent Versailles avec le Casino de Paris. Mes yeux sagaces se posent et s’attardent sur le lustre central : une dinguerie de verre blanc censée représenter une corbeille de lys à l’envers. Et alors, comme je suis un type drôlement plus intelligent que ses pieds, je constate une légère anomalie à l’un des lys. Et ça me fait sourire de pitié, vu que des machins aussi simplistes, on les trouvait déjà dans les films de M. Borderie à ses débuts. La mère Molly s’emballe du fion, pique de mes deux, les mains appuyées sur mes genoux obligeamment remontés à sa portée. Elle déclame la tirade du fade, peut-être pour me faire plaisir, j’en sais rien et je m’en fous. Mézigue, pas contrariant, de lui donner la réplique sur l’air de : « T’as qu’à parler pour être servi. » Et bon, voilà, merci du voyage.

Je lui décerne les compliments qu’elle espère, la bisouille qui va de soi et la claque meulière idoine. Elle récupère ses loques, se saboule, part. Je l’escorte galamment aux ascenseurs.

— Où puis-je te joindre, petite fleur d’extase ? lui demandé-je avant de la quitter.

Elle sort de son sac-bandoulière une carte de visite mauve, de toute beauté, sur laquelle sont imprimés, en rose, son prénom et un numéro de bigophone. Bye bye baby.

Fin du coït de bienvenue à Santantonio.

Allongé dans un fauteuil blanc, les pinceaux sur une fourrure immaculée, je me paie une légère somnolence propice à la réflexion.

Y a matière à.

Parce qu’enfin, tout cela est plutôt glandu, selon moi qui suis une personne de confiance.

Notre rencontre saugrenue avec le Dr Morton. La dame blonde qui me prévient obligeamment que ledit appartient à la C.I.A. L’engagement des Bérurier comme cobayes. Mon envoi comme « auditeur libre » pour étudier sur place le calme déconcertant de Noblood-City, phénomène social qui déconcerte et passionne tous les hommes travaillant pour la répression du banditisme. L’accueil qui m’est fait dans cette cité. Et puis ce micro à la noix, suspendu dans l’un des lys.

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2

Note pour les analphabètes : Noblood signifie « Pas de sang ».

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3

D’accord, elles étaient trois, mais on ne prête qu’aux riches.