Un vrai conte de fée Carabosse. Je pige mal le pourquoi du comment. Le plus sage est d’attendre. Je n’attends pas longtemps. A peine viens-je de m’assoupir pour de bon que le ronfleur du téléphone retentit. Je cueille l’espèce de champignon blanc posé sur la table basse.
— J’écoute ?
— Pardon de vous déranger, sir, mais Martin Fisher, le chef de la police de Noblood-City est dans le hall, il serait ravi si vous pouviez le recevoir.
— Naturellement, qu’il monte !
Je regagne mes souliers, remonte le nœud de ma cravate. Je sifflote, content de cette visite qui va peut-être m’aider à y voir plus clair.
La musique d’ambiance diffusée par la phonie de l’appartement est agréable. Douce et riche en cordes, elle te veloute l’âme. T’imagines la mer d’émeraude, bordée de palmiers, avec du sable doré et le soleil qui se couche. Ou bien, si tu es poète, tu crois voir M. Jean-François Revel, habillé en archange, en train de te lire son dernier article de l’Express dans un grand jardin exotique plein de meubles coloniaux, comme dans Emmanuelle. Vraiment, c’est de la zizique ensorceleuse, tiède comme le sang qui circule sous la peau d’une femme aimée.
On zonzonne à ma lourde.
Je prie d’entrer.
Un éléphant habillé d’un complet blanc et coiffé d’un feutre pour cow-boy de salon entre dans mon fastueux domaine.
Quand je te dis un éléphant, c’est parce qu’il n’existe pas, sur ce malheureux globe en carambouille, d’animaux à pattes plus gros que cet aimable pachyderme.
Je n’ai encore jamais rencontré un homme plus gigantesque que le type qui me rend visite.
Si on prend les chefs de police au poids, à Noblood-City, ce gonzier est assuré d’occuper le poste jusqu’à la fin de ses jours. Il est haut comme les ongles du général de Gaulle quand il se déguisait en « V » majuscule. Lui, s’il faisait le « V », voire seulement le « Q », ses battoirs toucheraient le plaftard. En comparaison, Béru ressemble au nain Piéral. Tout le reste est à lavement, ou l’avenant si t’es diarrhéique. Son tour de taille est celui d’un baobab, ses joues évoquent le derrière d’une caissière de brasserie, ses paluches jointes serviraient de couvercle à une lessiveuse. Tiens : ses yeux ! Deux phares de Rolls 1020. Bleuâtres, avec des striures sanglantes. Quant à soi, pif, c’est franchement une trompe.
L’homme s’avance et quand on le mate en plan rapproché, on se demande comment il a pu passer par l’encadrement de la porte.
— Hello ! me dit-il d’une voix brumeuse comme un automne anglais.
— Hello ! ne manqué-je pas de lui rétorquer avec mon esprit d’à-propos habituel.
J’ai le fâcheux réflexe de lui tendre ma main, sans réfléchir. Ma chère dextre disparaît dans de la viande rose et froide au contact désagréable. Lorsque Martin Fisher me la rend, je la regarde avec appréhension, pensant qu’elle ne me sera plus jamais du moindre usage, et pourtant si : il me reste toujours cinq doigts. Je tente de les mouvoir. Au début c’est presque impossible car ils sont compressés comme un chef-d’œuvre de César, et puis ça se remet à fonctionner et j’en remercie Dieu du fond de l’âme.
Fisher regarde autour de lui, à la recherche d’un siège à son échelle. N’en trouvant pas, il choisit de s’asseoir sur le lit.
Il n’y fait qu’un bref séjour car presque aussitôt, il se lève pour aller fermer le débit sonore de la phonie.
— Je suis navré, me dit-il, mais j’ai une foutue horreur de la musique : elle m’empêche de parler.
— Ce serait dommage, conviens-je.
Car, en effet, une telle masse d’homme muette perdrait de son intérêt.
Martin retourne confier à mon plumard les quelque quatre cents livres qui le composent.
J’sais pas si tu te rappelles l’assassinat de Lee Oswald et la photo qui en fut prise ? On y voit le meurtrier de Kennedy morfler ses questches entre deux poulagas. L’un d’eux est un gros zig ventru, avec un bitos à large bord. Pour te faire une idée de Martin Fisher, évoque la silhouette de ce mec et multiplie-la par quatre, d’accord ? Maintenant, c’est mon matelas qui fait le « V » gaullien. Dedieu, ce tas de bidoche ! J’arrive pas à me rassasier l’œil. C’est époustouflant une telle masse. Pour se fringuer, cézigue, il doit pas draguer au rayon garçonnet de la Samaritaine, je te le dis ! Son tailleur lui fabrique ses grimpants dans des parachutes, je vois mal autrement.
— Content de vous connaître, San-Antonio, il me virgule du fond de ses muqueuses. On nous a dit que vous étiez un drôle de type, futé et tout.
Je rigole.
Il lève son sourcil gauche et son phare de Rolls devient un bouclier de C.R.S.
— Pardonnez-moi, monsieur le chef de la police, lui dis-je, mais je ris en pensant que vous m’avez envoyé une corbeille de fleurs, quand on vous voit, ça déconcerte.
Je désigne l’objet évoqué. Il y braque un regard plus collant que de la résine de pin.
— Oh, oui, c’est mon service des relations publiques, fait-il avec l’air de s’excuser.
— Il fait bien les choses. Le micro, dans le lustre, c’est également une attention de sa part ?
Il suit la direction indiquée par mon index et hoche la tête.
— Non, ça fait partie de l’installation de l’hôtel. Du moins je suppose. Chez nous, on dispose, Dieu merci, de moyens beaucoup plus perfectionnés pour écouter les conversations des gens. D’ailleurs je vois pas pourquoi on s’occuperait des vôtres. Cela dit, vous êtes well ?
— Tout ce qu’il y a de well, monsieur le…
Il me coupe :
— Je m’appelle Martin, vous allez pas me balancer du monsieur le chef de la police jusqu’au jugement dernier ?
— Certes pas, cher Martin.
On se regarde encore un brin, sans tendresse ni joie excessive, comme deux forbans se jaugent avant de se lancer en commun dans une arnaque.
— On est content de vous avoir ici, assure-t-il.
— Je ne suis pas mécontent d’y être, confirmé-je aimablement. Il paraît que votre patelin offre deux sources d’intérêt exceptionnelles : on y baise de moins en moins et on n’y tue plus du tout. Vous occupez un poste de tout repos, non ? C’est la vie de château. Vous pouvez vous consacrer toute la journée à votre collection de timbres-poste.
Il a un clapotis de bajoues qui s’achève en sourire.
— Presque, sauf que je collectionne les bouteilles de vin plutôt que des timbres, San-Antonio.
— Vous les videz, j’espère ?
— Pas toutes.
Il ahane et prend dans la poche supérieure de sa veste un cigare gros comme… tu vois ma bite ? Eh bien, presque !
Il l’allume au moyen d’un briquet dont la flamme fait penser à la raffinerie de Feyzin, la nuit.
— C’est un truc pas ordinaire, hé, une ville sans criminels ?
— De nos jours ça n’a pas de prix, conviens-je.
— Putain, ce que ça peut les tracasser, tous, le gouverneur en tête ! Ils oublient simplement de songer que j’ai équipé ce damné bled d’une infrastructure policière impec. A mes débuts ici, y avait du grabuge. Seulement, le petit Martin a pris les dispositions qui convenaient. Alors à présent, le bourgeois roupille en paix et on me serine que ça vient de l’air, de l’eau, ou de la radioactivité de ceci et de cela. Y en a même qui ont découvert la formation d’un micro-climat depuis qu’on a constitué le lac artificiel. Martin, il se fend la gueule, mon vieux. D’une oreille à l’autre.
Et il émet une bourrasque qui manque me renverser : un rire. Un rire dodu, made in son bide. Si t’as jamais entendu le cri de la baleine perforée par le harpon, viens un peu, je t’attends.
Moi, pas contrariant, je lui joue chorus à la flûte baveuse.