— Ecoutez, Prosper, je soupire, bien que vous ayez une aversion marquée pour les objections, je tiens tout de même à vous faire observer que votre gars est mort éventré. Le facétieux qui lui a pratiqué cette boutonnière l’a peut-être faite pour solde de tout compte, après lui avoir engourdi son pognon ?
Et tu sais quoi ? Sa réaction, au pachyderme ?
— Pourquoi m’appelez-vous Prosper ? il demande. Et il prononce « preuspaire » bien entendu, amerloque à ne plus en pouvoir, ces cons, qu’il y a des moments, je me demande pourquoi ils ne sont pas tous français, qu’on en finisse une bonne fois de cette babellerie.
— C’est un terme d’amitié, en France.
— O.K. Pour vous en revenir, et pour la dernière fois, ON NE LUI A PAS VOLE les fonds. Faut être une chiasse de Français ergoteur comme vous pour vous obstiner. Imaginez-vous qu’avant de vous parachuter sur ce truc on s’en est occupé. Et des types autrement plus malins que tous les flics de France réunis, si vous voyez ce que je veux dire ?
— Comment verrais-je une chose qui n’existe pas ? riposté-je froidement.
Allons, bon, nos merveilleuses relations qui font le caramel mou, maintenant ! Comme quoi il suffit d’un rien pour carboniser une atmosphère.
Il rigole.
— Allez, Frenchie, on va pas se chicaner comme des gosses, à celui qui a la plus grosse !
— Ce serait peut-être humiliant pour vous, Nestor, car je me suis toujours laissé dire que les surdimensionnés de votre gabarit avaient une quéquette de serin.
Il se biche le paxif à pleine paluche, manière de me montrer qu’il y a de la prise.
— Y a des exceptions, San-Antonio.
— Tant mieux, vous disiez donc que mon cher jumeau avait placardé le fric de la chère Union Soviétique et qu’on l’a buté avant qu’il ne l’utilise. Selon votre raisonnement, deux jolis millions de dollars roupillent en attendant que vous ne les mettiez dans votre tirelire. Vous voulez absolument savoir où ils font la sieste et vous espérez que je vais vous aider grâce à ma ressemblance avec Fratelli. C’est à partir de ce postulat que je souhaiterais un complément d’information, mon vieux protozoaire à coquille…
— Bougez pas, j’y arrive. Tout à l’heure, je vous disais que Jimmy Fratelli avait tout pour être heureux : du fric et, pour maîtresse, l’une des plus jolies filles du continent américain. La personne en question, miss Abigail Meredith, est la fille d’une des plus grosses fortunes de l’Est. Meredith est un roi de la conserve et il a tellement d’usines qu’il doit prendre de l’aspirine chaque fois qu’il décide d’en faire le compte. Sa môme était plus belle que la plus belle des stars de l’époque. Comparée à elle, Marilyn ressemblait à une irruption d’urticaire. Fratelli et elle vivaient le grand, le suprême amour. Ils se quittaient peu et quand on ne les voyait pas dans un endroit à la mode, ça voulait dire qu’ils étaient en train de s’envoyer en l’air dans leur somptueux studio de New York.
— Et ce grand forniqueur trouvait le temps de diriger un réseau d’espionnage ? je demande.
— A preuve. Seulement vous savez ce que je pense, San-Antonio ? Eh bien, mon petit doigt me dit que la fille Meredith devait participer à ses activités. Peut-être sans savoir exactement de quoi il s’agissait en fin de compte, mais elle vivait trop étroitement la vie de Fratelli pour rester en dehors de son job.
— Vous semblez parler d’elle au passé, dois-je comprendre qu’elle est morte ?
L’éléphant-boy secoue son œuf de dinosaure.
— Pas exactement, vieux.
— Je pige mal la nuance, Martin. M’étant toujours imaginé sottement qu’on est soit mort, soit vivant.
Il balance un bruit évasif et explique :
— Physiquement, elle est vivante, mais mentalement, elle est morte. La fameuse nuit de Central Park, au cours de laquelle Fratelli s’est fait éventrer, elle se trouvait avec lui. Les agresseurs du Rital lui ont filé un coup de barre de fer sur l’occiput, la laissant pour morte. La môme s’est payé plusieurs semaines de coma. Et puis, son vieux ayant mobilisé tous les toubibs de la planète, elle a fini par en réchapper. Mais depuis lors, elle est dans le sirop de méninges. Un corps sans âme, quoi. La différence qui existe entre elle et une plante verte, c’est qu’on ne met pas de robe à une plante verte, si vous voyez ce que je veux dire ?
— Je vois. Et alors ?
— Bien entendu, quand mes amis et moi nous nous sommes intéressés aux deux millions de dollars disparus, nous avons songé à miss Meredith. On a fait ce qu’on a pu dans son environnement. Zéro. On a repris point par point leur vie amoureuse d’il y a seize ans, les coins où ils allaient, les amis qu’ils voyaient, tout bien : en vain. Zéro, zéro et re-zéro.
— Mais vous continuez de croire que la gosse savait où se trouvait l’osier ?
— Ce que je crois, San-Antonio, c’est que si elle ne le savait pas, elle disposait de tous les éléments pour l’apprendre. Et quelque chose me dit dans ma caboche de flic que dans un coin de son cerveau dévasté se trouve la solution de cette énigme à deux millions ; vous voyez ce que je veux dire ?
— Admirablement. C’est là que le fringant San-Antonio intervient. Comme il ressemble au Fratelli d’alors, il va modifier sa coupe de cheveux, passer des hardes dans le style de celles que portait votre Sicilien, et essayer de contacter la môme déplafonnée. Vous pensez qu’elle aura le choc, m’appellera Jimmy gros comme le bras et me dira : « Pourquoi, chéri, ne vas-tu pas chercher ces deux millions de dollars qui se trouvent à tel endroit et qui feraient tellement plaisir à ce bon Martin Fisher ? » Juste ?
— C’est un résumé succinct, Frenchie, reconnaît le surénorme sans sourire. Grosso modo, voilà effectivement ce que je pense. D’accord, ça semble dingue à première vue, mais j’ai remarqué que, bien souvent, ce sont les dingueries qui aboutissent et les choses raisonnables qui foirent. Les grands moments de l’Histoire, ça a toujours été des coups fumeux qui ont réussi.
— Elle en est où, votre souris ? Vous parliez de plante verte, on n’est encore jamais parvenu à faire réciter l’annuaire des téléphones à un philodendron.
Martin fait un bruit, délibéré cette fois, avec ses lèvres pareilles à deux appuis-tête de Rolls.
— D’après ce que je sais de cette pécore, elle pédale dans le pop-corn mais il lui arrive de proférer des mots. Une infirmière est attachée à sa personne. Cette fille sait s’y prendre pour déclencher, de temps à autre, un brin d’idée chez sa patiente. De même, le vieux Meredith parvient à des simulacres de conversations avec elle. Elle sait dire papa, comme une grande fille. Et parfois merci quand on lui offre un cornet de crème glacée. Bref, y a des étincelles. Une étincelle bien utilisée, San-Antonio, peut allumer un incendie.
— Et si le feu prend, j’aurai droit à une seconde prime de quarante mille talbins ?
Il détourne son regard d’insecte pour film de science-fiction.
— C’est ce qu’on m’a chargé de vous proposer.
— Un peu chétif si le résultat est obtenu, non ? Le quarantième de la somme, y a pas de quoi se mettre la queue en trompette.
— Le quarantième d’une somme pareille, ça vaut tout de même la traversée de l’Atlantique, non ? objecte Martin Fisher, acerbe. Inutile de vous dire qu’il y a beaucoup de monde sur l’affaire. Et du beau monde avec des dents longues comme des épées de toréador.