Si tels étaient les bénéfices que lui avait rapportés la victoire, alors il répugnait à imaginer le chaos qu’aurait engendré une défaite.
Il regarda s’altérer la trajectoire du croiseur lourd en fuite, sans doute en réaction aux offres d’assistance de la flottille de Midway. Geary ne voyait toujours aucun moyen de se débarrasser des vaisseaux de Boyens sans faire voler en éclats le traité de paix entre l’Alliance et les Mondes syndiqués. Mais, s’il quittait le système sans avoir résolu ce problème, l’Alliance risquait de perdre les précieux alliés en puissance qu’étaient ses citoyens, et, si l’accès à Midway lui était interdit, elle se verrait également refuser celui aux régions de l’espace qui s’étendaient par-delà le territoire des Danseurs.
Quelques jours plus tard, les nerfs à fleur de peau, Geary vit un cargo appartenant à Midway faufiler sa carcasse massive entre les fuselages de squales des vaisseaux de l’Alliance. Ses quelques expériences des cargos syndics incluaient diverses tentatives assez retorses pour détruire ou endommager ses propres bâtiments au moyen d’armes improvisées ou dissimulées. À voir celui-ci se glisser si près de ses vaisseaux, Geary dut réprimer une envie pressante d’ordonner sa destruction.
Il coula un regard vers Desjani, dont l’œil noir lui apprit qu’elle éprouvait encore de plus grandes difficultés que lui-même à tolérer la présence de l’intrus.
« Nous avons besoin de ces vivres, déclara-t-il. Nous avons déjà mangé des rations syndics et Midway dispose de stocks substantiels puisqu’il servait de centre de ravitaillement à cette région de leur espace.
— Je sais ! répondit Desjani. Mais les rations syndics que nous avions récupérées étaient entreposées dans des installations qu’ils avaient désertées. Nous n’avions pas à nous demander si elles n’avaient pas été empoisonnées ou sabotées.
— Les médecins de la flotte et les ingénieurs du capitaine Smyth les analyseront de toutes les façons connues pour vérifier qu’elles sont saines, exemptes de toxines, de bactéries, de virus, de nanopestes et autres coups de vice.
— Très bien, admit-elle. Mais, compte tenu de leur immonde saveur, je serais très étonnée qu’on puisse affirmer que des rations syndics ne sont pas gâtées.
— Au moins ont-elles le don de nous faire apprécier celles de l’Alliance par comparaison », fit remarquer Geary en regardant des navettes de sa flotte s’accoupler aux écoutilles principales du cargo syndic pour transborder sa cargaison. Il se garda de faire allusion à un autre avantage qui, lui aussi, aurait pu éveiller des soupçons. Les autorités de Midway leur fournissaient ces rations au lieu d’âprement marchander pour en tirer le meilleur prix. Geary savait qu’elles ne s’y résolvaient que parce qu’elles cherchaient désespérément à s’attirer les faveurs de l’Alliance contre la menace posée par le gouvernement syndic central, mais le geste n’en restait pas moins singulier, bien peu typique de la part des Syndics en regard de leurs comportements habituels.
Son écran lui apprit que le personnel et l’équipement médical de la flotte ainsi que des ingénieurs avec leur propre matériel d’analyse se trouvaient à bord de chacune de ces navettes pour procéder à des tests préalables mais non exhaustifs de ces rations.
Une note basse attira son attention sur son écran de com. Pourquoi donc l’émissaire du gouvernement de l’Alliance Victoria Rione m’appelle-t-elle maintenant ? Il appuya sur la touche ACCEPTER et vit apparaître son image sur un côté de l’écran.
Rione l’appelait depuis sa cabine de l’Indomptable. Elle battit des paupières pour chasser sa lassitude et indiqua de la main la direction approximative du cargo de Midway. « Il y a quelque chose d’assez inattendu à bord de ce cargo.
— Quoi encore ? » Geary ne chercha même pas à dissimuler sa colère. Si Midway jouait à ces petits jeux avec lui après tout ce qu’il avait fait pour défendre sa population…
« Rien de néfaste, ce me semble. Deux représentants du général Drakon. Ils se sont servis du canal privé par lequel je correspondais avec la présidente Iceni. » Rione eut un sourire torve. « Je leur ai déjà demandé s’ils comptaient vous prier d’apporter votre soutien à Drakon contre la présidente. Ils persistent à affirmer que tel n’est pas le but de leur visite.
— Parfait. Ils ne l’auraient pas obtenu. » Il pianota sur les accoudoirs de son fauteuil et décocha à l’image de Rione un regard empreint de scepticisme. Celle-ci avait tous les droits de se sentir vannée, puisqu’elle avait négocié avec les autorités de Midway pendant une semaine entière, s’était prise le bec avec Boyens et avait tenté d’établir de meilleures communications avec les Danseurs. « Que veulent-ils ? s’enquit Geary. Qu’est-ce qui peut bien être assez secret pour qu’ils se faufilent ici en douce et en personne ?
— Ils ne veulent en débattre qu’avec vous seul. En tête-à-tête. Vous pouvez présumer qu’il s’agit d’un sujet trop sensible pour qu’on prenne le risque de l’interception d’une communication.
— Enfer ! » Geary foudroya du regard la représentation du cargo sur son écran. Il ne savait que trop bien, d’expérience, que les canaux les mieux sécurisés peuvent être piratés, de sorte qu’il comprenait au moins cet aspect de l’affaire. Mais… « Moi seul ? Pas question ! Quelqu’un d’autre devra assister à cet entretien.
— Pas moi, rétorqua Rione. Je ne peux donner l’aval du gouvernement de l’Alliance à aucune proposition de Drakon, quelle qu’elle soit, avant d’en avoir une idée un peu précise. Prenez votre capitaine. Elle est d’un grade égal à celui des deux représentants du général, et se montre assez protectrice à votre égard pour les faire réfléchir à deux fois s’ils avaient de mauvaises intentions.
— Prononcer de temps à autre le nom de Tanya Desjani ne vous écorcherait pas la bouche, fit-il observer.
— Comment le sauriez-vous ? répliqua Rione avec un sourire qu’on pouvait interpréter de multiples façons et dont il préférait ne creuser aucune. Vous allez devoir donner votre approbation à l’envoi d’une navette chargée de ramener les gens de Drakon dans la soute de l’Indomptable. Amusez-vous bien. »
Après avoir coupé la communication, Geary se tourna vers Desjani, qui faisait mine de n’avoir pas remarqué la conversation. « Vous avez entendu ? »
Elle secoua la tête. « Votre champ d’intimité me l’interdisait. Que voulait cette femme ?
— T’est-ce si difficile de dire Victoria Rione ? insista-t-il malgré lui.
— Oui. Ça l’est.
— Très bien. » Geary n’aurait pas le dernier mot cette fois, de sorte qu’il préféra répéter ce que lui avait dit Rione. « Je vais ordonner à une navette de les ramener ici, et nous verrons bien ce qu’ils auront à nous apprendre.
— Que nos ancêtres nous viennent en aide ! marmotta Desjani. Il me faut des fusiliers en tenue de combat pour surveiller la soute des navettes, évacuer et sécuriser la salle de conférence 4D756 ainsi que toutes les coursives conduisant de la soute à cette salle, et ce jusqu’à nouvel ordre.
— À vos ordres, commandant », réagit aussitôt le lieutenant Castries.
Le temps que Geary et Desjani atteignent la soute, les fusiliers étaient déjà là, revêtus de leur cuirasse de combat intégrale.