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— Vous avez encore beaucoup de questions de ce genre ? Mon mari ne s’occupait pas de drogués, il n’avait pas d’ennemis, il ne trempait pas dans des affaires louches. C’était juste un imbécile et un ivrogne.

Chaperon pâlit. Ziegler et Servaz échangèrent un regard.

— Que voulez-vous dire ?

Elle les regarda avec un dégoût de plus en plus marqué.

— Rien d’autre que ce que j’ai dit. Ce qui vient de se passer est ignoble. J’ignore qui a pu faire une chose pareille. Et encore plus pourquoi. Je ne vois qu’une explication : un de ces dingues enfermés là-haut est parvenu à s’échapper. Vous feriez mieux de vous en préoccuper au lieu de perdre votre temps ici, ajouta-t-elle amèrement. Mais, si vous vous attendez à trouver une veuve éplorée, vous en serez pour vos frais. Mon mari ne m’aimait pas beaucoup et je ne l’aimais pas non plus. J’avais même pour lui le plus profond mépris. Cela faisait longtemps que notre mariage n’était plus qu’une sorte de… modus vivendi. Mais ce n’est pas pour ça que je l’ai tué.

Pendant une seconde d’égarement, Servaz crut qu’elle était en train d’avouer le meurtre — avant de comprendre qu’elle disait exactement le contraire : elle ne l’avait pas tué bien qu’elle aurait eu des raisons de le faire. Rarement il avait vu autant de froideur et d’hostilité concentrées dans une même personne. Tant d’arrogance et de détachement le désarçonnaient. Il hésita un instant sur la conduite à adopter. De toute évidence, il y avait des choses à creuser dans la vie des Grimm — mais il se demanda si c’était le bon moment.

— Pourquoi le méprisiez-vous ? demanda-t-il enfin.

— Je viens de vous le dire.

— Vous avez dit que votre mari était un imbécile. Qu’est-ce qui vous autorise à dire ça ?

— J’étais quand même la personne la mieux placée pour le savoir, non ?

— Soyez plus précise, je vous prie.

Elle fut sur le point de dire quelque chose de désagréable. Mais elle croisa le regard de Servaz et se ravisa. Elle rejeta la fumée de sa cigarette tout en gardant les yeux plongés dans les siens en un geste de défi muet avant de répondre :

— Mon mari a fait des études de pharmacie parce qu’il n’était pas assez intelligent et trop paresseux pour être médecin. Il a acheté la pharmacie grâce à l’argent de ses parents, qui tenaient un commerce prospère. Un bel emplacement, en plein centre de Saint-Martin. Malgré cela, par paresse et parce qu’il était totalement dénué des qualités nécessaires, il n’a jamais réussi à rendre cette officine rentable. Il y a six pharmacies à Saint-Martin. La sienne était de loin celle qui attirait le moins de clients, les gens ne s’y rendaient qu’en dernier recours, ou par hasard : des touristes, qui passaient devant et qui avaient besoin d’une aspirine. Même moi, je ne lui faisais pas confiance lorsque j’avais besoin d’un médicament.

— Pourquoi ne pas avoir divorcé dans ce cas ?

Un ricanement.

— Vous me voyez refaire ma vie à mon âge ? Cette maison est assez grande pour deux. Nous avions chacun notre territoire, et nous évitions le plus possible d’empiéter sur celui de l’autre. En outre, je passe beaucoup de temps loin d’ici pour mon travail. Cela rend… rendait les choses plus faciles.

Servaz pensa à une locution latine juridique Consensus non concubitus facit nuptias : « C’est le consentement, non le lit, qui fait le mariage. »

— Tous les samedis soir, il avait ses parties de poker, dit-il en se tournant vers le maire. Qui y participait ?

— Moi et quelques amis, répondit Chaperon. Comme je l’ai déjà dit au capitaine.

— Qui était présent hier soir ?

— Serge Perrault, Gilles et moi.

— Ce sont vos partenaires habituels ?

— Oui.

— Vous pariez de l’argent ?

— Oui, de petites sommes. Ou des restaurants. Il n’a jamais signé de reconnaissances de dettes, si c’est à ça que vous pensez. D’ailleurs, Gilles gagnait très souvent : c’était un très bon joueur, ajouta-t-il avec un regard en direction de la veuve.

— Il ne s’est rien passé de particulier pendant cette partie ?

— Comme quoi ?

— Je ne sais pas. Une dispute…

— Non.

— Ça s’est passé où ?

— Chez Perrault.

— Et après ?

— Gilles et moi, nous sommes rentrés ensemble, comme toujours. Et puis, Gilles est parti de son côté et je suis allé me coucher.

— Vous n’avez rien remarqué pendant votre trajet ? Vous n’avez croisé personne ?

— Non, pas que je me souvienne.

— Il ne vous avait rien signalé d’anormal ces derniers temps ? demanda Ziegler à Nadine Grimm.

— Non.

— Il avait l’air soucieux, inquiet ?

— Non.

— Votre mari fréquentait-il Éric Lombard ?

Elle les regarda sans comprendre. Puis il y eut une brève étincelle dans ses yeux. Elle écrasa le mégot contre la rambarde et sourit.

— Vous croyez qu’il y a un rapport entre le meurtre de mon mari et cette histoire de cheval, c’est ça ? C’est grotesque !

— Vous n’avez pas répondu à ma question.

Elle eut un ricanement bref.

— Pourquoi quelqu’un comme Lombard irait-il perdre son temps à fréquenter un raté comme mon mari ? Non. Pas à ma connaissance.

— Auriez-vous une photo de votre mari ?

— Pour quoi faire ?

Servaz faillit perdre son sang-froid et oublier qu’elle était devenue veuve à peine quelques heures plus tôt. Mais il se contint.

— Il me faut une photo pour les besoins de l’enquête, répondit-il. Plusieurs seraient encore mieux. Récentes autant que possible.

Il croisa brièvement le regard de Ziegler et celle-ci comprit : le doigt tranché. Servaz espérait que la chevalière figurerait sur l’une des photos.

— Je n’ai aucune photo récente de mon mari. Et je ne sais pas où il a mis les autres. Je fouillerai dans ses affaires. Autre chose ?

— Pas pour le moment, répondit Servaz en se levant.

Il se sentait glacé jusqu’aux os, il n’avait qu’une envie : filer d’ici. Il se demanda si ce n’était pas pour ça que la veuve Grimm les avait installés sur cette terrasse, pour les faire déguerpir plus vite. L’inquiétude et le froid lui tordaient le ventre. Car il venait d’apercevoir un détail qui l’avait frappé comme un coup de seringue, un détail qu’il était le seul à avoir remarqué : au moment où Nadine Grimm tendait le bras pour écraser sa cigarette sur la rampe, la manche de son pull était remontée… Bouche bée, Servaz avait nettement distingué les petites lèvres blanches, ressoudées, de plusieurs cicatrices sur son poignet osseux : cette femme avait tenté de mettre fin à ses jours.

Dès qu’ils furent dans la voiture, il se tourna vers le maire. Une idée avait fait son chemin pendant qu’il écoutait la veuve.

— Grimm avait-il une maîtresse ?

— Non, répondit Chaperon sans hésiter.

— Vous en êtes sûr ?

Le maire lui adressa un regard étrange.

— On n’est jamais sûr à 100 %. Mais, pour ce qui est de Grimm, j’en mettrais ma main à couper. C’était quelqu’un qui n’avait rien à cacher.

Servaz réfléchit pendant une seconde à ce que le maire venait de dire.

— S’il y a une chose que nous apprenons dans ce métier, dit-il, c’est que les gens sont rarement ce qu’ils paraissent. Et que tout le monde a quelque chose à cacher.